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26 May 2017

L’ALGÉRIE FACE AU COMPLOT BANAL DE L’INCOMPÉTENCE : DE NOS MÉMOIRES EFFACÉES

Libre Algérie 02 mars 2017

Par Saad Ziane

Dans l’affaire du Bachagha Bengana, des lampistes de Canal Algérie ont été sanctionnés par une mise sur voie de garage. Comme s’il s’agissait de solder vite l’affaire et de passer à autre chose. Le problème est que ça ne passe pas. C’est beaucoup plus grave : c’est l’expression crue du niveau d’incompétence dans lequel le pays est placé.

Bien sûr, il y a ceux qui banalisent et trouvent qu’on en fait trop et que le Bachagha Bengana fait partie de l’histoire et qu’il n’y a aucun mal à ce qu’on en parle… Une posture de libéral qui fausse le débat en suggérant que ceux qui ont été choqués dans cette affaire sont des ringards ou des nationalistes étroits. 

On est là dans une autre forme du travestissement des débats. Parler du Bachagha Bengana ou bien de Kobus et d’autres, ne pose pas de problème, cela fait bien partie de notre histoire. C’est comment en parler qui compte. Dans l’émission de Canal Algérie, il n’y avait pas le professionnalisme élémentaire d’une interview. 

Et il ne manquait pas d’informations sur les méfaits avérés de ce « Si Bouaziz Bengana, dernier roi des Ziban » pour que cela ne passe pas sous la forme d’une participation d’une télévision publique à une relecture révisionniste de l’histoire. 

La Feriel Furon n’était pas interrogée, elle faisait de la réclame pour un ancêtre qui a choisi d’être activement au service de la colonisation et qui a du sang algérien sur les mains. Dans un pays normal où le service public a du sens et le professionnalisme sa place, la Feriel Furon aurait passé un mauvais quart d’heure et on en serait resté là.

Car ce qui choque est bien le fait que des moyens de l’Etat servent sans contradiction aucune à une lointaine  descendante pour faire l’hagiographie d’un traitre – c’est un mot neutre – et d’un tueur de masse.

Il faut aussi préciser que ce sont des médias où les thèmes de l’histoire nationale récente – du mouvement national à la guerre d’indépendance – soit traités d’une manière générale par des occultations fondamentales. 

« Un seul héros…. Le vide »

Le mot d’ordre « un seul héros le peuple » a servi à l’indépendance d’argument pour effacer pendant longtemps de la mémoire l’action des grands acteurs de la révolution. On parle – et encore de manière abstraite- des héros morts, on a occulté, interdit voire sali les héros vivants.   

L’histoire, aseptisée, servait de socle de légitimation à la mise en place d’un régime autoritaire qui confisquait la souveraineté populaire. La case histoire était ainsi fermée pour une vague évocation orwellienne d’un mouvement « sans histoires », le terrain pour les relectures révisionnistes était ouvert et les héros devenaient des « traitres ». 

Derrière une hyper-sacralisation d’une histoire vidée de toute sa substance, se profilait, dès les premières années de l’indépendance, le grand vide où s’insère un révisionnisme insidieux. 

« De Gaulle nous a donné l’indépendance ». C’était pour les jeunes des années postindépendance le premier virus révisionniste contre lequel ils ne disposaient que de peu de moyens. Hormis la mémoire familiale qui a été le seul recours contre cette thèse qui se présentait, déjà, comme l’alternative « vraie à la fausse histoire ».

Le grand effacement

C’est le grand effacement de l’histoire qui commençait alors qu’une nation jeune avait besoin dans un esprit de communion à forger ses repères et connaître et honorer ses héros, ses fondateurs. La Furon sur Canal Algérie sans contradicteur sérieux, c’est le fruit banal d’une perte de sens général lié à l’occultation des combats multiformes et divers menés par les acteurs du mouvement national.  

Le révisionnisme sans façon est l’effet d’une déformation de l’histoire utilisée comme alibi pour entraver les libertés et mettre la société à la marge.  Avant Furon, il y a eu une longue et lente entreprise de décervelage qui a rendu « normal » pour des jeunes que des imams restent ostensiblement assis au moment de la levée de l’emblème national.

Ce qui s’est passé à Canal Algérie n’est donc pas un accident. La Férial Furon, descendante d’un bachagha du colonialisme à l’histoire établie, avait ses entrées. Sur sa page Facebook, on peut la voir en « bonne compagnie » avec des députés du parti du FLN et Mohamed Bedjaoui qui a occupé des postes majeurs dans l’Etat algérien. Tout cela n’est que le reflet d’un terrible manque de sérieux.

Un récit national affaibli, affadi

La nature a horreur du vide ! L’amnésie qui fait le révisionnisme est une conséquence directe du choix autoritaire fondé sur une confiscation de l’histoire pour justifier la situation de bannissement civique et citoyen des Algériens.  L’histoire, réelle, étant occultée, déformée ou bannie, le récit national est affaibli, affadi. 

L’histoire n’a été préservée partiellement que par une transmission familiale qui a permis aux premières générations de l’indépendance de mettre du sens, des noms et des mots sur les vides orweliens.  Cette transmission familiale a atteint ses limites. Le récit national, à défaut d’avoir été institué dans la liberté et la diversité est aujourd’hui perturbé par des « révisions » et des relectures manipulatrices.

Nous sommes bien dans cette situation saisissante et troublante décrite par le poète irakien à la vie brève et fulgurante, Abdel Amir Jarras où des gens se réveillent un matin et découvrent qu’ils n’ont plus de patrie.

«Nous nous sommes réveillés une fois 

Et nous n’avons pas trouvé le pays.

Il nous a été dit :

Le pays a ramassé toutes ses affaires,

Il les a rassemblées arbre par arbre,

Fleuve par fleuve,

Et il est parti au loin.

Nombreux sont les pays

Qui ne trouvent pas de lieux

Nombreux sont les pays qui songent à fuir de la carte.» 

Notre histoire est ainsi insidieusement effacée alors qu’on orchestre la confusion sur le thème de la « repentance » dont les Algériens, qui ont remporté une victoire politique historique contre le colonialisme, n’ont que faire.  La notion de repentance est absurde. Mais l’épisode de la loi française sur les « bienfaits du colonialisme » illustre la persistance d’un esprit colonialiste et raciste et montre qu’il existe un contentieux au moins sur l’établissement des faits. La France a un problème majeur de « reconnaissance » de ce que fut la réalité brutale, raciste et systémique de l’ordre colonial.

Mais pour l’Algérie, le problème n’est pas d’exiger une repentance à autrui. L’enjeu national est de rendre vie à notre histoire, de la libérer des contingences du pouvoir, de lui permettre de rétablir une cohérence dans la vision nationale, de comprendre ce que nous avons été, ce que nous sommes devenus et de choisir ce que nous voulons être.  

On ne le dira jamais assez, le pire des complots dans un pays jeune est bien celui de l’incompétence que le régime fini, inexorablement, par secréter etgénéraliser. La Fériel Furon sur Canal Algérie n’en est qu’un révélateur.


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9 Commentaires sur cet article

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  • Abdel adel
    2 mars 2017 at 16 h 34 min - Reply

    Madame Feriel Furon á tout à fait le droit de défendre l’honneur  » perdu » de son aïeux,mais pas de travestir l’histoire au point de rendre coupables nos ancêtres de ne pas avoir voulu écouter le bachaga et l’ont poussé contre son gré à leur couper les oreilles pour en faire un présent sanglant à son nouveau maître.
    Madame Furon á utilisé un  » canal  » pour déverser ses vrais mensonges dans nos oreilles……apparement on n’est pas sorti d’une clinique ORL avec cette famille.
    Ce qui me gêne dans cette affaire est d’abord l’implication officielle des autorités officielles et non officielles algériennes ( bedjaoui,Bendjamaa l’ex ambassadeur á Paris,le député de l’émigration,les députés FLN etc…..), mais aussi la promotion publicitaire avec l’argent du contribuable algérien á un livre qui aurait été enseveli par les poussière à cause de son anonymat.
    Dans ce pays où réfléchir positivement relève du darwinisme social…..toutes les  » cancreries » sont rendues  » nourmal ».




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  • tayeb
    2 mars 2017 at 21 h 46 min - Reply

    Je trouve que l' »Imam » qui fait face courageusement à tous ceux que vous condamnez à juste titre vaut mieux qu’un imam qui fait des courbettes à un emblème national hypocritement devant Sellal.




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  • fatma
    2 mars 2017 at 23 h 23 min - Reply

    Je n’arrive pas à comprendre comment cette dame a pu s’offrir le plateau d’une chaîne de télé nationale et de surcroît publique « Canal Algérie », pour faire la publicité d’un livre faisant l’éloge d’une crapule de traître assassin d’Algériens.
    Que s’est-il passé au juste ?
    S’agit-il d’une campagne de révisionnisme qui ne dit pas nom, d’une absence totale de compétences dans cette chaîne sclérosée ou tout simplement d’une histoire de gros sous empochés par les pseudos responsables?.
    Pendant des dizaines d’années, on a banni des écrans de cette chaîne nos grands héros de la révolution, puis on a mené plusieurs campagnes calomnieuses contre Khider, Abane, Krim, Ben khedda, Ferhat Abbas et tous leurs frères de combat. Comme le signale à juste titre l’auteur, cette stratégie d’étouffement de l’histoire et de reniement de nos vrais héros a en effet commencé à l’indépendance avec ce fameux slogan « un seul héros le peuple », ce sont ceux-là même qui étaient planqués aux frontières sans tirer une cartouche qui parlent du peuple.
    Les pseudos journalistes et responsables de cette chaine oseraient-ils un jour organiser un débat sur les assassinats de Abane, Chaabani, Khider, Krim, Boudiaf etc…




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  • Dadache
    2 mars 2017 at 23 h 49 min - Reply

    Les vraies « mains de l’étranger » notre pouvoir les glorifient et leurs déroulent le tapis rouge a defaut de gant de velour…

    Par contre les mains des locaux sont menotés et les libertés séquestrés, nos mains qui ne servent plus qu’a écrire
    pour dénnoncer et a manger ce qu’on ne produit pas, a voter pour ceux qu’on a pas choisi et a applaudir depuis 1962, il faut que nos mains reaprennent a se DEFENDRE …des manchots qui nous gouverne.

    Pour avoir une vision nationale et écrire notre histoire, il faut PRENDRE la parole car personne ne songera a DONNER la parole au peuple. Ce n’est ni Canal algérie ni Canal+ qui le fera…Et s’il arrive que le peuple prenne la parole c’est la main de l’étranger qu’on incriminera…




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  • jui
    3 mars 2017 at 10 h 59 min - Reply

    Si comme si elle raconte son histoire a des algériens tous des ex collabos? non on est pas tous des collabos! pour moi donc son histoire est ratée.




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  • badrou
    4 mars 2017 at 10 h 32 min - Reply

    Ce qui incroyable dans l’article, j’ai apprit que tous ceux qui ont rejoint l’emir abdelakader Pour la signature de la trêve pendant les accords de Tefna sont des Traitres! des familles venant de kabylie et d’ailleurs de l’ouest du pays, ils ont donc trahi la résistance du haj ahmed bey de Constantine comme elle le décrit cette Furon, les bengana même ont tourner leurs veste a ahmde bey un moment donnés de l’histoire pour rejoindre les généraux Francais et couper les oreilles aux bagacha, ce explique que tous genres de traitre ont été punis par dieu, seul homme de l’histoire reste el haj ahmed bey de Constantine mort un homme; a mes amis de ce quotidien je pense que vous comprenez maintenant pour notre pays est en dérive et pourquoi la corruption est reine et pourquoi les voyous sont rois et pourquoi ont fait que travailler pour les tunisiens les egyptiens seles africains et les sioniste Francais etc…..




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  • Mohammed
    4 mars 2017 at 11 h 22 min - Reply

    Puisqu’on est sur cette « Lancée » de Révisionnistes de l’Histoire Colonialiste par les « extra » des 2 bords de la méditerranée.Et,que les Agresseurs d’Hier qui ont Rendu Incultes et Amnésiques ces Pseudo-Intellectuels que l’on retrouve partout, dans les Sphères Dirigeantes du Pays comme dans les Relais de leurs Médias de Propagande,il ne faut pas s’étonner si demain « les Pieds noirs »,vont revenir en Algérie pour Récupérer leurs Biens et Songer à y Rester pour De bon..




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  • lyes Laribi
    5 mars 2017 at 23 h 49 min - Reply

    Commençant par rendre hommage à un des héros de notre révolution Larbi Ben m’hidi. Cela fait 60 ans jour pour jour mais malheureusement une fois de plus aucun média n’a marqué cet événement. c’est comme si ceux qui nous gouvernent ont peur aussi de se remémorer cette date. L’homme (un vrai et non un faux moujahid, fils de harki), malgré la torture (selon aussaresse, ils lui ont enlevé ses ongles ainsi une partie de sa peau), a continué à narguer ses tortionnaire en leurs crachant au visage sans prononcer un mot et ceux ci jusqu’à sa chahada. Allah marhimhou ouar ham maouta mouslimine.




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  • BOUMDOL
    9 mars 2017 at 15 h 10 min - Reply

    Pendant que des hommes mouraient sur le champ d’honneur d’autres eux vivaient la belle vie en collaborant avec l’occupant .Ce serait une grande faute que de rétablir la mémoire de ces gens là ,d’ailleurs ils appartiennent à un passé douloureux ,un passé qui a marqué des générations entière ayant vécu dans les tourments d’une colonisation .Nul n’a le droit de nous spolier de notre histoire car le pays a su de tout temps se relever pour revivre .Notre pays est jeune et l’enjeu politique est grand .
    Que ceux qui se souviennent disent ce qui s’est passé .Les colons ont dressé les algériens en appliquant l »adage : »Diviser pour régner « .Notre histoire est là ,elle a pris place là où a commencé la révolte d’un peuple épris de liberté comme tous les peuples d’ailleurs.




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