Édition du
13 December 2017

Rendre au peuple ce qui lui revient : Le contrôle de sa destinée

Sur les traces de Hocine Aït Ahmed

Rendre au peuple ce qui lui revient : Le contrôle de sa destinéeTaille du texte normale

El Watan le 14.03.17 

«Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants (les Anciens), de telle sorte que nous puissions voir plus de choses et de plus éloignées que n’en voyaient ces derniers. Et cela, non point parce que notre vue serait puissante ou notre taille avantageuse, mais parce que nous sommes portés et exhaussés par la haute stature des géants.» Bernard de Chartres

Introduction : Les racines d’un combat

Dans un message adressé aux Algériens le 22 mars 2011, Hocine Ait-Ahmed livre son testament politique sous le titre hautement évocateur « Pour une alternative démocratique et pacifique« . Le constat est sans appel : « Cinquante ans après la proclamation de l’indépendance nationale, nous voici face aux mêmes absences : absence d’un Etat de droit, absence de vie politique, absence de constitution digne de ce nom, absence d’institutions légitimes capables de protéger le peuple autant que le pays des abus et d’assurer son droit à vivre dans la liberté et la dignité. »

L’origine du mal a été expliquée dans la proclamation du FFS le 29 septembre 1963 : « Les tenants du pouvoir ont recouru aux méthodes coloniales de corruption et de menaces les plus basses et les plus odieuses afin de bâillonner et de truquer la volonté populaire. »

Aux « régimes prédateurs, impopulaires et inaptes », Ait-Ahmed oppose la « forte réaffirmation, par les peuples, du droit d’avoir des droits ». Le peuple algérien, « pour la maitrise de son destin », à travers « une refondation institutionnelle », est appelé à « indiquer clairement la voie de la construction politique en alternative à la voie de la confusion et de la violence ». Il est incontestable que « ceux qui participeront à l’élaboration de ce processus seront les premiers Algériens véritablement libres, et ceux qui seront partis avant, ne se seront pas battus pour rien. »

Loin de toute forme de défaitisme, de paternalisme et de démagogie, il n’a jamais manqué de lier l’espoir à la responsabilité collective des Algériens. Tout en marquant la solidarité inter générationnelle, il n’a jamais désespéré de voir l’émergence de nouvelles élites à la mesure des défis du pays. Balayant toute velléité au mimétisme et à la subordination, son parcours devrait résonner dans nos oreilles aux accents de ces paroles de Zarathoustra : « On n’a que peu de reconnaissance pour un maître quand on reste toujours élève. »

Très souvent, l’élève dépasse le maître et pour qu’un tel processus soit possible, il est indispensable que les citoyens puissent accéder à la vérité, l’autre versant avec la liberté vers la fondation d’une nation, la construction d’un Etat moderne capable de mener le développement et de s’insérer sans heurt dans le système des relations internationales.

La guerre de libération a été d’une grande complexité, ce qui a poussé certains esprits à se demander s’il ne pouvait y avoir d’autres voies vers l’indépendance. Dès le début de la révolution, la puissance coloniale a développé une stratégie de « Blitzkrieg » permanent, dans le but de frapper en profondeur toutes les capacités de résistance du peuple algérien. Ce qui a rendu problématiques certaines méthodes de la révolution.  La propagande coloniale s’est employée à cristalliser l’opinion sur ce caractère problématique, dans le but d’opérer un détournement de l’attention sur le problème réel qui était le colonialisme. Ce que Voltaire rappelle dans sa fameuse maxime : « Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités ».

En effet, une pensée ambivalente, obscurum per obscurius, igotum per ignotius,domine les travaux de l’esprit, c’est-à-dire qu’on s’efforce à expliquer l’inconnu par quelque chose de moins connu et l’obscur par quelque chose de plus obscur, de sorte à minimiser l’impact du colonialisme et à enrayer la résistance de la pratique sociale. En suivant les traces de Hocine Ait-Ahmed, on arrive à projeter une lumière suffisante sur les sources du chaos, où l’Etat postcolonial n’aura été qu’une réplique simiesque de l’Etat des colons, rendant inachevé le processus de libération et compromettant gravement les chances d’émancipation.

Pour réprimer le combat libérateur du peuple algérien, la France a livré une guerre d’extermination, qui a fait dire à Jean-Paul Sartre : « Il faut dire que la joie n’est pas de mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre tintamarre. Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel prix ! »

Le prix a été exorbitant. Ait-Ahmed le rappelle : « Ceux qui ont crié sebaa snin barakat ! en 1962 avaient raison d’exprimer leur lassitude, leur trop plein de souffrance et de sang, leur rejet des divisions, leur crainte des guerres de factions. Mais ils avaient politiquement tort. Tort de croire que les divergences politiques de fond se règlent par des embrassades. Tort de croire que les promesses d’unité et de fidélité aux principes de la révolution peuvent se suffire de discours. Tort de croire qu’une constitution n’est qu’une formalité sans conséquence. Tort de croire que l’indépendance d’une nation et la souveraineté d’un peuple peuvent se suffire d‘une page sanglante vite tournée.  Mais ils avaient raison mille fois raison d’affirmer haut et fort que ce peuple a trop payé de son sang ! »

Cette guerre d’extermination a fini par toucher les fonctions vitales du peuple algérien de s’ériger en nation et de construire un Etat performant. Pire encore, l’émergence de l’Etat postcolonial sur les ruines de l’Etat colonial s’est avérée un véritable désastre sur le devenir collectif du peuple algérien et s’est soldée par un anéantissement des capacités de progrès et de cohésion.

La pensée ambivalente gagne du terrain, « Le sommeil de la raison engendre des monstres » disait Francisco deGoya.Pour beaucoup, la résignation est devenue un refuge, ils s’efforcent de se convaincre que tous ne peuvent pas tout. Comme on dit : Non omnia possumus omnes. Ce qui pourrait signifier en langage moderne : tous tant que nous sommes, nous ne pouvons tout faire. Ou bien : personne n’est capable de réussir en tout. Mais cette locution de Virgile a un sens beaucoup plus simple : le poète, après avoir chanté, constate qu’il n’a pas séduit son auditoire et conclut : « On fait ce qu’on peut ! » Et on a fait si peu et si mal.

C’est le règne d’une volonté non dite, « …ce système demeure réfractaire à la mise en place d’un Etat de droit » observait Ait-Ahmed dans un entretien en mars 2000. Il prend ses distances avec la pensée molle de l’ambivalence qui accepte l’autoritarisme postcolonial comme instrument de contrôle de la société. Aux sources du chaos de l’Etat postcolonial, on retrouve les mécanismes de la coercition et de l’injustice. Mais jamais l’indépendance n’a signifié la fin de l’opposition à l’oppression de l’Etat postcolonial et à l’obscurantisme du néocolonialisme.

Il y a donc une véritable collusion culturelle et psychologique au sein du couple postcolonial-néocolonial qui travaille à promouvoir la pensée ambivalente et ouvrir la voie à la volonté non dite. Malek Bennabi, grand résistant à la pensée ambivalente, a la nette « impression qu’avec le pouvoir officiel, il existe un pouvoir parallèle qui neutralise le premier et utilise parfois ses sceaux et sa signature ».

Il a trouvé les mots les plus justes dans la traque des mécanismes invisibles de la volonté non dite qu’il livre dans une lettre adressée au président Boumédiene en 1968 : « L’autre jour, dans votre discours au Club des Pins, vous avez parlé des harkis que le colonialisme a laissés dans la place en se retirant. Vous avez fait allusion aussi au travail de sape de ces harkis contre la vie nationale dans tous les domaines. Permettez-moi d’ajouter seulement deux précisions que mon expérience personnelle m’a permis d’acquérir depuis mon retour en Algérie. Ces harkis ne représentent pas simplement un ensemble d’individus répartis dans le pays ou dans l’Etat d’une façon fortuite, mais représentent au contraire un système parfaitement encadré par une pensée supérieure étrangère qui l’utilise dans des tâches minutieusement planifiées. Ils constituent en fait, grâce à cette pensée directrice, un véritable pouvoir parallèle dans le pays. Naturellement, je ne suis pas renseigné sur le travail de ce pouvoir parallèle dans tous les domaines de la vie nationale. Mais je suis certainement le mieux renseigné sur sa technique dans le domaine du travail intellectuel dans lequel se situe précisément mon activité personnelle… »

De la libération du colonialisme à la libération de la dictature,  Ait-Ahmed explique que  « le combat pour l’indépendance nationale et le combat pour la démocratie sont indissociables ». L’historien et sociologue américain Christopher Lasch, dans son dernier livre »La Révolte des élites et la trahison de la démocratie« , démontre que la démocratie est menacée par ceux qui sont au sommet de la hiérarchie. Il impute l’isolement des élites au fait que les idéologies perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire.

Lasch conclut : « La disparition de presque toutes les formes d’association populaire spontanée ne détruit pas le désir d’association. Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines. » Une telle perspective est-elle encore possible aujourd’hui en Algérie ?Dans un paysoù tout va mal, comment espérer qu’il pourrait aller mieux ? Ait-Ahmed est parti inquiet quant à l’avenir immédiat du pays. Sous l’empire des exigences, il préconise le maintien de la capacité à continuer le combat libérateur par la stimulation des consciences et l’attachement aux principes directeurs.

1-    La charge symbolique

« Rappelez-vous que lorsque vous quittez cette terre, vous n’emportez rien de ce que vous avez reçu – uniquement ce que vous avez donné. » disait Saint François d’Assise. Hocine Ait-Ahmed s’est effacé comme il a toujours vécu : avec une grande charge symbolique. Il s’est éteint la veille du Mawlid Ennabaoui, la fête où les Algériens célèbrent la solidarité et la communion. Comment présenter l’essentiel d’un homme qui est passé de son vivant à la postérité ?

En ce vendredi 1er janvier 2016, une foule immense accompagnait à son ultime demeure le dernier combattant pour la liberté et la dignité, loin de la fausseté des funérailles officielles. Ce combat censé ne jamais finir, par lequel on s’affranchit de toute forme de servitude, risque malheureusement de cesser, faute de combattant.

La grande émotion populaire restera la principale impression des funérailles de Hocine Ait-Ahmed. Tel l’orphelin qui pleure la mort d’un père qu’il n’a jamais connu, le peuple algérien a pleuré en Ait-Ahmed le leader qu’il aurait tant aimé avoir et qu’il n’a jamais pu avoir.

Il est incontestable qu’Ait-Ahmed pouvait être enterré dans n’importe quel coin d’Algérie, ses funérailles auraient suscité la même ferveur. Conformément à ses volontés, il repose dans son village natal, auprès des siens, selon le rite de ses ancêtres. Ainsi le monde a découvert Ath-Yahia, un de ces innombrables villages de l’Algérie profonde, les oubliés du développement pour la simple raison qu’ils ne se trouvent pas sur le parcours affriolant des officiels.

Mais le jour de vendredi a été propice à permettre à tout le peuple algérien de communier avec son héros. Dans toutes les mosquées du pays, la prière mortuaire a été accomplie, où des millions d’invocations ont fusé en souvenir de son combat.

C’est aussi la période de célébration de Yanayer, la transcription arabe de Januarius, le mois de Janus, le dieu romain aux deux faces, qui regarde à la fois le passé et l’avenir.

Le monde dont est issu Ait-Ahmed et dont sont issus ses semblables est révolu. C’était le temps béni où l’éducation familiale, l’enseignement traditionnel et le mouvement national se sont ligués dans un processus de socialisation de nature à faire éclore les vocations. Le parcours de Hocine Ait-Ahmed prend sa source dans ce processus. Un parcours certes riche de hauts faits d’armes mais d’abord et surtout jalonné de symboles.

Toute sa vie durant, il n’a eu de cesse d’apporter la sérénité et la hauteur de vue au débat politique. Il soumettait ses idées à la discussion et à la confrontation avec d’autres idées. Aujourd’hui, le débat public est réduit à un sinistre spectacle d’étripage par presse interposée.

A peine âgé de 19 ans, le 17 mai 1945 à Tizi-Ouzou, il marque sa double entrée, et dans l’histoire, et dans la vie,il fait le serment de vouer sa vie à la libération de l’Algérie. En récitant la fatiha sur sa dépouille au siège du FFS à Alger, le professeur Said Chibane, son compagnon au lycée de Ben Aknoun et témoin du serment de Tizi-Ouzou, atteste que Hocine Ait-Ahmed a tenu son engagement. Ce qui est une traduction du verset 23 de la sourate Les Coalisés : « Il est parmi les croyants de vrais hommes qui avérèrent les termes de leur pacte avec Dieu, d’autres qui accomplirent leur vœu, d’autres qui attendent mais sans le moindre gauchissement » (Traduction de Jacques Berque).

Invité aux causeries des étudiants de l’université du Caire, juste après son arrivé en 1952, il se présenta à l’assistance, selon l’usage où on devait décliner son identité et la faculté de rattachement : « Koulliyète el kifèhe » (Faculté du combat libérateur).

La vie de combattant n’affranchit pas des obligations sociales. Dans leur exil égyptien, les frères de combat Mohamed Khider et Hocine Ait-Ahmed décident de convoler en justes noces avec deux sœurs utérines, Zohra et Djamila. Ces filles du pays avaient assurément beaucoup de mérite en acceptant d’épouser deux combattants avec tous les inconvénients que renfermait ce mode de vie : l’exil, la précarité, l’incertitude, le danger. On les voit toutes les deux sur la photo souvenir en novembre 1958 avec les épouses d’autres responsables de la révolution autour du président du GPRA Ferhat Abbas.

Dans la dédicace de ses Mémoires d’un combattant, il n’oublie pas d’évoquer les « femmes algériennes, gardiennes de la culture populaire, et dont le rôle toujours méconnu fut essentiel dans la perpétuation de la personnalité algérienne et de la résistance… »

La cérémonie du mariage s’est déroulée dans la maison d’un ami dans le quartier de Garden-City, qui s’étend le long de la rive droite du Nil. Y étaient conviés principalement les membres du Bureau du Maghreb arabe. Le notaire chargé des actes de mariage (el ma’dhoune echarii) refusa d’exécuter la procédure au motif que les époux sont d’origine étrangère. Intervient alors le leader du parti marocain El Istiqlal, Allal el Fassi qui se proposa de présider l’office du mariage selon le rite malékite maghrébin. Et c’est ainsi que les noces se transformèrent en une fête du Maghreb combattant uni et solidaire. Vivre des moments d’une une telle intensité contribue à forger des personnalités prédestinées aux grands rendez-vous avec l’histoire.

Les événements au lendemain de l’indépendance n’auguraient rien de bon. Ait-Ahmed y fit face en usant de tous les moyens : le débat contradictoire, la désapprobation, le refus de la compromission, la démission de ses fonctions officielles et le passage à l’opposition. Mais rien n’y fit, il a fallu prendre le maquis, non pas dans une logique insurrectionnelle mais bien plutôt par esprit chevaleresque, cher à la classe seigneuriale des Maghrébins, de mater la canaille.

La prise du pouvoir a en effet relevé d’un processus d’encanaillement, qui avait l’apparence d’un triumvirat, issu d’une union contre-nature entre Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider et Houari Boumedienne. On sait comment ce groupe s’est très vite disloqué. Khider, le maillon faible, a été le premier à partir. Entre Ben Bella et Boumedienne, la lutte en sourdine a pris la tournure d’un combat de gladiateur, où perdre était périr. Mais on sait moins comment des forces occultes et hostiles ont présidé à cet encanaillement qui était en réalité une grande confiscation.

A ce sujet, Ait-Ahmed écrira plus tard, le 22 Mars 2011 : « Les luttes anti-coloniales ont abouti à des libérations inachevées. La liberté conquise de haute lutte par les peuples ne s’est pas inscrite dans des Etats, des institutions et des textes capables de les mettre à l’abri des forces hostiles à l’émancipation des peuples, des sociétés et des individus.

C’est la part confisquée de démocratie, de liberté, de souveraineté, de citoyenneté, de justice et d’égalité devant la loi dans la construction d’un véritable Etat de droit qui a troublé les lendemains des indépendances.

Et c’est cette part de liberté confisquée qui revient périodiquement, portée par de nouvelles générations, pour affirmer, haut et fort, que sans liberté des individus et des peuples il n’y a ni indépendance ni souveraineté nationale, ni développement économique, politique et social…»

Au lendemain de son arrestation, dans son édition du 17 octobre 1964, Alger Républicain titre sur sa une : « L’ANP capture le traitre Ait-Ahmed ». Ce qui donnait toute la mesure d’encanaillement d’un pays qui marche désormais sur la tête.

Moufdi Zakaria, de son exil en Tunisie, n’a pu s’empêcher d’écrire au président Ben Bella une lettre datée du 17 mai 1965. Avec la sensibilité, l’éloquence et la perspicacité du poète de la révolution, il attire l’attention de Ben Bella sur les affres de l’encanaillement et sur ses conséquences désastreuses où il ne fait plus bon vivre en Algérie.

Après 23 ans d’exil, Aït Ahmed rentre au pays en décembre 1989, le jour du congrès constitutif du RCD. Il choisit délibérément cette date pour rendre vaines les basses manœuvres d’un pouvoir inculte de gérer la transition par la discorde. L’instrumentation du RCD par le pouvoir visait à l’engager sur la voie de l’opposition à l’opposition, et notamment de l’opposition au FFS et à Ait-Ahmed. Les Algériens étaient horrifiés par l’intensité de cette agressivité contre Ait-Ahmed où l’on s’en prenait à son prestige et à son honneur aux lieu et place du débat politique.

Il rappellera dans son message au conseil national du FFS réuni à Alger le 2 mars 2012 : « Nous n’avons aucune leçon à recevoir ni de ceux qui veulent nous apprendre comment défendre notre parcours -qu’ils n’ont pas- ni de ceux pour qui l’engagement ne fût qu’une alternance de trahisons. Trahir une cause puis une autre avec l’irresponsabilité politique, l’outrance verbale et le mensonge comme seules constantes.

Nous avons appris, dans la pratique des êtres, à identifier et choisir ceux qui nous agréent comme camarades, comme frères et comme amis et ceux qui ne nous agréent à aucun de ces titres mais que nous supportons car ils sont, malgré tout, des compatriotes. »

Le retour au pays a permis à Ait-Ahmed de mieux faire avancer ses idées dans le corps social algérien. Le fondement de son programme était la refondation de l’édifice institutionnel par le passage à un nouvel ordre politique démocratique sur la base de la souveraineté populaire. En un mot, faire rimer légalité et légitimité.

Dans un imposant meeting à Oran, lors de la campagne des élections législatives de 1991, il commença son discours par évoquer le souvenir de son ami le chahid Kacem Zeddour, dont il parle avec émotion dans le tome premier de ses Mémoires de combattant. C’était pour lui l’occasion de rappeler la dimension humaine de l’homme politique et sa capacité à cultiver la mémoire et l’amitié.

Pour tous ses déplacements, il refusait catégoriquement l’utilisation de l’avion officiel et le salon d’honneur. Il avait du mépris de ces petits privilèges qui sont devenus les attributs essentiels de la mesquinerie des apparatchiks algériens.

Il n’a pas hésité de qualifier l’arrêt du processus électoral de janvier 1992 de coup d’état. Tout comme il n’a pas manqué de rejeter la proposition de l’armée d’assurer une présidence transitoire. Il n’a cessé d’expliquer que le pays avait davantage besoin de l’Etat de droit et non pas de l’état d’urgence.

Lors des élections présidentielles de 1999, après moult tractations, l’administration a finalement décidé de le dispenser de l’attestation communale exigée par la loi pour tous les candidats. Ait-Ahmed n’était pas titulaire de cette attestation et il n’a jamais pensé l’obtenir. C’est là une des grandes dérives de la révolution, où l’on a institué une culture de mercenariat à l’effet d’abolir la frontière qui devait séparer les vrais moudjahidines des faux.

2-    Expier le péché originel

Cependant, le symbole le plus fort de ce prestigieux parcours reste incontestablement le recueillement de Hocine Ait-Ahmed sur la tombe de Hadj Messali en 1991. Il a tenu à se faire absoudre d’une faute, qu’il considérait le péché originel, fruit de la compromission et qui s’est révélé un défaut de fabrication qui allait dévier le mouvement national de sa trajectoire et contrarier la construction de l’Etat national.

A l’égard de Messali, Ait-Ahmed est resté sur ses premières impressions. Il se rappelle : « Le souvenir que j’ai gardé de ma première rencontre avec Emilie et Sid el’Hadj au retour d’exil de celui qui avait été pour moi à peine sortie de l’adolescence, au-delà d’un mythe, un personnage fascinant, reste l’un des temps les plus forts de ma mémoire.»

Il n’a jamais cessé de considérer Messali comme un grand leader qui a « situé sa vision et ses combats, hors de l’intégrisme nationaliste, comme algérien mais à la fois comme compagnon internationaliste des travailleurs français, comme africain descendant d’esclave et tout simplement comme être humain. »

Il apprécie que « la modernité chez Messali ait pu se concilier avec le respect des traditions. Une modernité existentielle vécue dans le côte-à-côte et la convivialité, et non pas un simple placage à la mode sans effet sur les mentalités et les comportements. » Sur instruction de Messali, Ait-Ahmed s’installe au Caire. Il raconte dans Mémoires d’un combattant son arrivée le 1er mai 1952.

« L’aéroport du Caire baigne dans les rougeoiements du soleil couchant. En descendant de l’appareil, j’ai l’impression d’entrer dans une fournaise. En même temps, la joie s’en mêlant, j’ai une impression d’irréalité, comme si, malgré le lourd manteau qui m’engonce, figé dans le temps, l’espace d’une seconde, je me sentais et je sentais le monde en apesanteur autour de moi. Je suis accueilli par trois camarades : Chadli Mekki, délégué du PPA au Caire depuis 1945 ; Mohamed Khider, l’ancien député d’Alger ; Kacem Zidoun, un étudiant originaire d’Oran, qui prépare une licence de lettres à la faculté, justement renommée, de Dar el-Ouloum. De tous les personnages que les évènements vont faire entrer en scène au Caire, Zidoun est celui qui disparaitra le premier, dans des circonstances tragiques, au lendemain du 1er novembre 1954, jour du déclenchement de la guerre de libération.

Mais nous sommes encore que le 1er mai 1952. Le chemin de la révolution s’ouvre devant nous. Il sera semé d’embûches – rançon de notre condition humaine. Il sera aussi porté par les espoirs qui soulèvent un peuple luttant pour son indépendance. Demain, je prendrai ma place au Bureau du Maghreb. »

A cette époque, il règne au Caire une grande effervescence, le mouvement des officiers libres prépare sa révolution. Mas il règne une tout autre effervescence au sein des mouvements de libération du Maghreb qui ont fait du Caire leur capitale. Le mérite revient à Abderrahmane Azzam, l’infatigable secrétaire général de la Ligue arabe, qui est parvenu à faire admettre les mouvements de libération du Maghreb, en tant qu’observateur, dans l’organisation régionale, à travers le Bureau du Maghreb arabe. Tout en respectant leur diversité, il n’a cessé de les appeler à la concertation, à l’union et à la synergie dans la lutte de leur ennemi commun, le colonialisme français. Sa pédagogie à l’adresse des mouvements de libération maghrébins tient à une formule qu’il a lui-même définie : « L’union est nécessaire ; l’heure de l’action approche ; l’atmosphère s’éclaircit. Le courage d’un jour sera plus fécond que l’attente de mille siècles ».

En mettant la logistique de la Ligue à leur disposition, Azzam n’a cessé de pousser les mouvements de libération à dépasser leurs clivages générationnels, idéologiques, culturels et territoriaux et s’engager dans la lutte armée avec l’idéal maghrébin, dans la perspective de créer l’espace maghrébin une fois l’objectif de l’indépendance réalisé.

Sa pensée révolutionnaire, Azzam l’a acquis auprès d’Ahmed Charif El-Senouci qui dirigeait la résistance libyenne à l’armée italienne. Contraint à quitter le pays en 1918, on verra son disciple, Omar el Mokhtar, reprendre sa place dans la lutte.

Ahmed Charif est incontestablement le chef le plus représentatif de la famille Senouci. Il participa à la lutte contre les Français, les Anglais et les Italiens en Libye, au Tchad, au Soudan et en Egypte. On le verra très actif sur le théâtre oriental durant la Première Guerre mondiale.

Il a été admiré par Omar el Mokhtar, Anwar Pacha, Mustapha Kemal, Chakib Arslan, Abderrahmane Azzam et tant d’autres, il a déployé une grande activité diplomatique pour endiguer les effets du démantèlement de l’empire ottoman. Il est resté neutre, malgré les innombrables sollicitations, dans les divergences apparues entre le Calife d’Astana, Anwar Pacha dans le Caucase et Mustafa Kemal Ataturk en Anatolie. Le 21 Octobre 1926, il réussit à conclure un traité entre Hassan ibn Ali émir du Mikhlaf al-sulaymami et le roi saoudien Abdul Aziz Al Saud, mettant ainsi fin à un conflit inutile et préservant la vocation de cet émirat en tant que tampon entre l’Arabie Saoudite et le Yémen. En 1934, soit une année après la mort d’Ahmed Charif, le roi Abdelaziz Al Saoud décide d’annexer l’émirat aux territoires du royaume d’Arabie saoudite. Ce qui éclaire d’un nouveau jour la guerre qui se déroule aujourd’hui au Yémen sous la conduite des Saoudiens.

La famille Senouci, originaire de Mostaganem, s’est posée en héritière de la doctrine de libération des Karamanli, en référence au gouverneur Ahmad al-Karamanli qui est parvenu, dès 1710, à unifier les trois provinces de Tripolitaine, de Cyrénaïque et du Fezzan, mettant ainsi la Libye sur la voie de l’indépendance nationale. Le Sultan de Constantinople accède à la demande de la dynastie des Karamanli que les territoires ainsi unifiés soient érigés en principat héréditaire comme ce fut le cas des Husseinites en Tunisie et de Mohammed Ali en Égypte. Mais sous la pression concertée des États-Unis, de la France et de l’Angleterre, la Porte Sublime se débarrasse des Karamanli et soumet la Libye à son administration directe, en 1835.

Said Mohammad ben Ali Senouci, chef d’une confrérie religieuse, fonde, dans l’oasis de Djahbub, une école politico-religieuse, pour accomplir par la prédication ce que les Karamanli n’avaient pas réussi par la politique.

Fort de cette expérience, Azzam développe la doctrine de la libération auprès des Etats membres de la Ligue arabe et au sein des mouvements de libération : libérer, émanciper, unifier les peuples arabes. Malheureusement, cette doctrine va être sérieusement contrariée par les volontés hégémoniques, avec l’arrivée des officiers au pouvoir en Egypte. L’une des premières mesures des officiers au pouvoir a été le limogeage de Abderrahmane Azzam et son remplacement par Abdekhalek Hassouna, dont le cabinet fut noyauté par des officiers des agents de renseignement.

En mars 1954, le régime militaire traversa sa plus grande crise qui avait l’apparence d’une lutte de pouvoir entre Mohamed Naguib et Gamal Abdel Nasser. En réalité, la crise était plus profonde, elle opposait deux tendances diamétralement opposées sur l’avenir politique et institutionnel du pays. Ayant gouté au pouvoir, certains membres du commandement militaire ne voulaient plus respecter les engagements du mouvement, à savoir la démocratisation de la vie politique et sociale et le transfert du pouvoir aux civils à travers l’organisation d’élections. A cause de ces hésitations et dès le début, le régime souffrait d’un isolement diplomatique de plus en plus pesant. Finalement, c’est l’option du régime militaire qui l’emporte, une junte s’est emparée du pouvoir, mettant fin à l’existence de tous les partis et de toutes les associations.

C’est alors que va entrer en scène le personnage de Tharwat Okasha, considéré comme le  « Pilier culturel du nassérisme », le plus cultivé du groupe d’officiers. Il est arrivé à éclipser le rôle de Youssef Seddik, éliminé à cause de son opposition aux méthodes répressives des militaires et au fait qu’il était favorable à doter le pays d’institutions républicaines et démocratiques. De 1953 à 1956, il est mandaté à Paris, comme attaché militaire. Il écrit à Nasser qu’il est possible de contourner l’isolement diplomatique du régime en développant la coopération entre les services de renseignement. Nasser approuva l’idée et les services français répondirent favorablement mais préconisèrent une coopération sur les mouvements de libération du Maghreb. C’est ainsi que le sort de ces mouvements, très engagés dans un processus révolutionnaire de libération, allait dépendre largement et tragiquement de l’entente franco-égyptienne.

Dans ses mémoires, le général Mohammed Naguib raconte l’ambiance des coups d’Etat, à savoir l’excitation des acteurs par leur propre frénésie : mises à l’écart, purges, tortures, emprisonnements, liquidations :

« Juste après le début de la révolution, les groupes de pression sont apparus à l’intérieur et à l’extérieur du commandement. Il n’y a pas de doute que Gamal Abdel Nasser était le plus influent au sein du Conseil de la révolution et quand les autres l’ont aidé à se débarrasser de moi, il se retourna contre eux et s’en débarrassa l’un après l’autre. La force de caractère de Nasser réside dans sa faculté de s’adapter et de changer selon les circonstances. Ainsi donc, il peut être tantôt avec les communistes, tantôt avec les Frères musulmans et des dizaines de fois contre tout le monde et avec lui-même.

Je les ai débarrassés du roi Farouk, Suleiman Hafez, le magistrat et le ministre de l’Intérieur à l’époque, les a débarrassés des grands hommes politiques et des partis, Youssef Seddik les a débarrassés de lui-même, les officiers de l’artillerie les ont débarrassés de Abdel Moneim Amin, les officiers de la cavalerie les ont débarrassés de Khaled Mohieddine, ils se sont débarrassé de moi, Abdel Nasser s’est débarrassé de la plupart d’entre eux et il est resté avec Abdelhakim Amer, Anouar el-Sadate et Hussein el-Shafei. C’est alors que les juifs se sont débarrassés de Nasser et Amer lors de la guerre de Juin 1967. Quant à Hussein El-Shafei, il s’est débarrassé de leurs ennuis et s’est cloitré chez lui. De tous les officiers de la révolution, seul Anouar Sadate a survécu, il était connu pour sa sournoiserie de paysan égyptien de savoir éviter l’adversité et les tempêtes. Il donnait l’impression de tout approuver, une attitude qui signifiait, non pas son accord ou son désaccord, mais plutôt son opportunisme à rester à l’affut des circonstances favorables. »

Cette schizophrénie institutionnalisée va s’avérer extrêmement toxique, un désastre pour les régimes politiques et un empoisonnement pour le devenir collectif des peuples d’Egypte et de tous les pays qui en ont suivi l’exemple. On a ainsi réduit à l’état d’agonie les patries des droits de l’homme et les nations des hommes libres. On a ainsi empêché toute forme de progrès librement consenti. L’armée est considérée comme le pilier de l’édifice institutionnel, « la garante de l’ordre nouveau ». Elle finit par se transformer en une force d’interposition entre le régime et le peuple.

Un deuxième personnage va entrer en scène, le bouillonnant Fathi Dib, dont la nomination est justement intervenue en ce fatidique mois de mars 1954. Sa mission est de gérer, pour le compte du régime égyptien, le bureau du Maghreb arabe, conformément aux lignes dégagées de l’entente des services égyptiens et français.

Du côté algérien, les préparatifs vont bon train. Ait-Ahmed s’est parfaitement intégré aux acteurs du mouvement de libération et a déployé une grande activité. Il sera dans le noyau dur qui présida au déclenchement de la guerre de libération. De même qu’il vivra les déchirements qui vont affecter gravement le mouvement national à l’occasion justement du 1er novembre 1954, dont la date a été fixée dès juillet 1954. Les liaisons entre l’Algérie, la France et l’Egypte étaient intenses aux fins d’échafauder des structures d’organisation et de coordination de nature à impulser une dynamique aux opérations militaires et à dépasser les avatars de l’OS. Toutefois, la création d’un nouveau parti n’était pas d’actualité en ce sens que l’objectif principal était de structurer une armée de libération.

Les mémoires de Fathi Dib, par leurs non-dits, sont révélatrices de la perception du régime militaire des mouvements de libération maghrébins en général et de la guerre de libération des Algériens en particulier. Parfait modèle de la passion obsessionnelle de l’obéissance et homme des sales besognes, il commence par rappeler que la rédaction de ses mémoires vient en exécution des instructions de Nasser, auquel il voue une admiration sans limite. Comme tout historiographe officiel, il s’est appliqué à encenser son chef au point de lui attribuer la paternité de la guerre de libération nationale, en raison, estime-t-il, de la similarité entre les deux révolutions égyptienne et algérienne. Ainsi le mouvement du 23 juillet devient l’acte fondateur des mouvements de libération des pays arabes. Chargé de gérer le soutien financier et matériel aux révolutionnaires algériens, il a fini par se sentir incontournable, créant un climat de tension, usant de paternalisme, de chantage et de de corruption, allant jusqu’au conflit avec le chef des mukhabarât Salah Nasr.

A tous points de vue, les mémoires de Tewfiq Shawi sont beaucoup plus intéressantes que les récits panégyriques de Fathi Dib. Ayant fréquenté assidument les principaux acteurs des mouvements de libération du Maghreb au lendemain de la seconde guerre mondiale, il a restitué avec fidélité l’idéal maghrébin qui a présidé à la structuration des luttes anticoloniales. Il raconte les évènements par lesquels ont été brisés et cet idéal et la solidarité agissante qu’il a suscitée entre Maghreb et Machrek.

De même que sont toujours attendues les mémoires de Hachemi Taoud, compagnon de Abdelkrim el Khettabi et qui a emporté avec lui les secrets de l’Armée de libération du Maghreb arabe.

Mais la communauté des historiens et l’opinion publique attendent des autorités égyptiennes la décision de déclassification des archives de la révolution détenues par la présidence. Ce qui donne une idée de la sensibilité de ces documents. C’est dire à quel point l’accès aux archives contribuerait grandement à lever le voile sur la manifestation de la vérité dans l’histoire de la guerre de libération et plus particulièrement dans l’étude du sujet qui nous intéresse aujourd’hui, à savoir la reconstitution du pécher originel.

Nul ne peut ignorer l’aide de l’Egypte à la révolution algérienne : armes, dons aux populations réfugiées en Tunisie et au Maroc, formation d’officiers, de combattants et d’infirmières, relais médiatique par « Sawt el Arab », prise en charge des responsables extérieurs, hébergement du G.P.R.A., Le Caire plaque tournante internationale de la révolution algérienne. Mais il n’en demeure pas moins évident que cette aide du régime nassérien était soumise à des conditionnalités qui servaient des intérêts étrangers à la cause algérienne.

Le rapprochement des services français et égyptiens, telle qu’initiée par Tharwat Okasha, et la collusion qui en est née, telle qu’elle sera mise en œuvre par Fathi Dib, a défini un axe stratégique qui va permettre aux uns et autres de gérer leur interventionnisme dans le mouvement de libération nationale. Le fondement de base de cette stratégie était le bannissement de l’idéal maghrébin du cadre référentiel du mouvement de libération national. Pour les Français, le devenir des Etats postcoloniaux du Maghreb ne peut être envisagé que dans la formule d’Edgar Faure « l’indépendance dans l’interdépendance ».

« A partir de 1958, notait Charles-André Julien, la France a compris qu’elle ne parviendrait jamais à empêcher les Algériens d’arracher leur indépendance, et décida ainsi de changer de stratégie : combattre pour que cette indépendance puisse tomber entre les mains d’un groupe de personnes qui protégeront les intérêts de la France en Algérie. »

En 1963 éclate un conflit armé entre l’Algérie et le Maroc. Alain Peyrefitte rapporte les propos atrocement cruels de Charles De Gaulle sur cette question : «  Il ne faut rien proclamer du tout. Nous aidons les Marocains (…). Nous aidons les Algériens (…). Par le fait, nous les aidons à s’entretuer. Pourtant, il faut faire comme si nous étions neutres. »

L’intérêt des Français consistait et consiste toujours à maintenir les trois pays dans la limite des frontières héritées de la colonisation, sans volonté réelle d’intégration régionale, de sorte à garder toujours la faculté de jouer trois politiques différentes.

Pour les Egyptiens, il s’est agi de lier les intérêts stratégiques de la puissance coloniale de la France aux intérêts immédiats du régime. L’idée était d’opérer un prolongement dans l’espace arabe de la doctrine nassérienne : régime militaire, option socialiste et parti unique. Ainsi, les mouvements de libérations hégémoniques doivent ouvrir la voie à des systèmes hégémoniques. Il fallait impérativement une interface, que Nasser a rapidement trouvé en la personne de Ben Bella et qu’il a su imposer comme interlocuteur valable.

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, les leaders maghrébins se sont donné rendez-vous au Caire, le PPA et les Oulémas algériens, les deux tendances ancienne et néo du Destour tunisien, les combattants marocains et les leaders de l’Istiqlal. Sous l’impulsion de Abderrahmane Azzam, le Bureau du Maghreb arabe est constitué autour d’un noyau dur composé de l’intellectuel algérien Ali Hammami, du médecin tunisien Habib Thameur et du juriste marocain Mohamed Benabboud.

Juste après son installation au Caire en 1948, Abdelkrim el Khettabi crée le Comité de libération du Maghreb arabe, qui constitue le bras armé du Bureau du Maghreb. Constitué des partis du trois pays du Maghreb, le Comité s’est doté d’une charte, adoptée lors d’un congrès constitutif et qui mettait l’accent sur trois points essentiels :

–          pas de négociation préalable avec les puissances coloniales française et espagnole ;

–          engager l’action armée concertée ;

–          continuer la lutte avec les autres pays en cas d’accession à indépendance

Auparavant, cheikh Fodil el Ouartilani participa à la création du Front arabe pour la défense de l’Afrique du nord, présidé par cheikh Mohammed el Khidr, d’origine algérienne, le seul non égyptien qui a dirigé Al Azhar.

A l’occasion du pèlerinage de 1951, Messali fit une escale au Caire où il scelle avec Abdelkrim el Khettabi la création de l’Armée de libération du Maghreb arabe. Le projet a été avorté, pour des raisons qui restent encore obscures.

C’est tout ce prestigieux passé des luttes des mouvements de libération du Maghreb qu’on s’apprête à enterrer, là où justement il s’est épanoui. Cependant, le mouvement de libération a atteint sa maturité et plus rien en peut désormais empêcher le lancement de l’action armée dans un cadre organisé, malgré les tergiversations des Marocains et Tunisiens et malgré la crise du PPA-MTLD.

Les discussions menées entre les différents acteurs répartis entre l’Algérie, la France et l’Egypte ont abouti à la nécessité de se doter de structures d’organisation et de coordination opérationnelle et politique aux fins d’intensifier les opérations militaires. Tel était, à l’origine, le but du 1ernovembre 1954.

Plusieurs délégués furent conviés à une série de rencontres, aux fins de préparer la fondation d’un front. Une réunion historique s’est tenue au Caire le 17 février 1955, rassemblant toutes les composantes du mouvement national :

–          les représentants de Hadj Messali : Ahmed Mezghenna et Chadli Mekki

–          le comité central du MTLD : Hocine Lahouel et M’hamed Yazid

–          les membres de la délégation extérieure : Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider et Hocine Ait-Ahmed

–          les Oulémas : Bachir el Ibrahimi et Fodil el Ouartilani

–          le représentant de l’UDMA : Ahmed Bayoud

Sitôt connue dans les officines, la nouvelle provoqua une levée de boucliers dont nous verrons les effets dévastateurs. Ce rassemblement de tous les Algériens autour de la révolution était contre la volonté des officines de provoquer une rupture avec le passé arguant que toutes ces luttes, pour la constitution d’une conscience nationaliste étaient frappées d’obsolescence.

L’historien français Gilbert Meynier explique ce qui était en définitive recherché dans la création d’une nouvelle structure qui annule et remplace tous les partis existant. La préférence est allée aux «  purs activistes, décidés à en découdre manu militari avec le colonialisme, et qui n’avaient pour programme que l’allumage de la mèche ». Il y a lieu d’ajouter que l’adhésion au mouvement se fera selon un simple et vieux principe : «  Avec nous ou contre nous ».

Après la réunion du 17 février 1955, les services égyptiens crièrent au complot. Un plan rocambolesque est mis en œuvre pour kidnapper, dans la zone internationale de l’aéroport du Caire, Ahmed Mezghennaet Chadli Al Mekki. Ils restèrent enfermés dans une prison militaire jusqu’en 1958. Seul Abdellah Filali réussit à déjouer la vigilance de services égyptiens et rejoindre Paris. Ici s’est produite la grande cassure dans le mouvement national qui allait de fil en aiguille, déboucher sur le désastre d’aujourd’hui.

Les Français exploitèrent à fond cette cassure. Les tensions entre les différentes fractions ont été exacerbées au point où éclata une guerre dans la guerre, une guerre fratricide entre le FLN et le MNA. La nouvelle doctrine introduit la notion d’ennemi intérieur pour bannir la diversité, l’esprit critique, les divergences d’opinion. Des méthodes inédites apparurent, les coups de force et les liquidations physiques.

C’est ainsi qu’ont manqué beaucoup de cadres valables au FLN, retranchés dans le MNA ou bien restés en marge du mouvement. Ce qui n’a pas manqué d’imprimer au processus révolutionnaire des tâtonnements et des incertitudes maxima. Profitant des situations de vide, les Français ont mis au point un dispositif démoniaque d’infiltration, dont l’ampleur est expliquée par Roger Wybot, ancien directeur de la DST. Parallèlement, la France échafaude son système de guerre totale contre la révolution algérienne : méthodes non-conventionnelles, massacres à grande échelle, tortures, bleuite, contre-guérilla, lois exceptionnelles, guerre psychologique, sureffectifs, déplacement des populations, camps de concentration, corps de supplétifs, moyens démesurés, etc.

Ce qui devait constituer un préalable, à savoir doter la révolution de structures d’organisation et de coordination, n’a pu être réalisé pour les raisons évoquées. Suite à l’arrestation de Rabah Bitat le 23 mars 1955, alors chef de la Zone 4, Alger est placée sous l’autorité d’une direction séparée appeléeZone autonome d’Alger (ZAA) et confiée à Abane Ramdane, rejoint par la suite, dans le cadre d’une direction collégiale, par Larbi Ben M’hidi et Benyoucef Benkhedda. Cette organisation a été décapitée lors de la répression de la grève en 1957 et les parachutistes de Massu se sont employés à mener en bateau tous ceux qui se sont succédé à la tête de la ZAA, retournant certains, incarcérant et assassinant les autres.

On perçoit ainsi les effets dévastateurs du vide institutionnel et doctrinal que les responsables, dans leurs improvisations, ont tenté de combler en faisant appel à tous ceux qui n’avaient pas le profil ni la vocation de mener des activités d’une guerre de libération : intégrationnistes, communistes, centralistes et délinquants.

A Alger, les chefs étaient beaucoup plus préoccupés à réduire l’impact du Caire sur le cours de la révolution. Ils ont été saisis par la fièvre de « l’interlocuteur valable », les appétits ont été bien aiguisés suite à des rencontres secrètes avec des émissaires français, miroitant la perspective de négociations directes avec la puissance coloniale. Il a fallu donc attendre près de deux ans après le déclenchement de la révolution pour pouvoir tenir enfin la première réunion qui permet de se doter d’une organisation et d’une stratégie. Le Congrès de la Soummam n’a malheureusement pas répondu à toutes les espérances. En plus des divisions que cette réunion a aggravées, le mode d’organisation adopté ne permet pas une coordination opérationnelle, seule a été prévue la coordination au sommet (CNRA et CEE). Mais le plus grave est que cette réunion a introduit dans la révolution la hantise de tout mouvement de libération, à savoir une flexibilité dans la stratégie et une rigidité dans la tactique. Voilà ce qu’il en coute à une révolution d’être menée par des méthodes activistes.

La constitution tardive du premier gouvernement provisoire en septembre 1958 n’a pas permis d’endiguer tous ces problèmes. De même que la mise en place d’un Etat-major de l’ALN en 1959 n’a pas permis de briser l’isolement des maquis par les deux barrages électrifiés Challe et Morice. Ce qui a donné l’occasion à l’armée des frontières de se constituer un arsenal qui a été l’arme fatale du coup de force de l’été 1962.

Enfin, les négociations d’Evian, conclues le 18 mars 1962, n’ont pas rétabli une souveraineté totale, conforme au destin maghrébin et aux exigences d’un Etat moderne et indépendant.

« Un seul héros, le peuple », lisait-on sur les murs des villes et villages d’Algérie au lendemain de la proclamation de l’indépendance. Plus qu’une formule, un juste rappel que le peuple algérien, en payant le prix fort de l’indépendance, a su sauver ce qu’il y avait de plus noble dans le mouvement national : le sacrifice suprême est la seule voie à prendre en main son destin. Le poète tunisien Abou Kacem Al Chebbil’a admirablement chanté :

« Défenseurs de la patrie, ô défenseurs de la patrie !

Rejoignez la grandeur de notre temps.

Le sang crie dans nos veines,

Nous mourons, nous mourons et vive la mère-patrie ! »

Un bel hommage à la volonté du peuple à la vie, à la liberté et à la dignité. Au grand mépris de la coterie, des complots et de la bassesse des chefs qui n’ont jamais su, pu ni voulu se hisser au niveau de leurs responsabilités.

En se recueillant sur la tombe de Messali, Ait-Ahmed est venu combler, par ce rappel et cet appel, la solitude du combattant méditant sur le destin de l’homme algérien.

3-    Dépasser la limite du futur sans avenir

Les évènements remettent au gout du jour les idées d’Ait-Ahmed. Coup sur coup, les lois de finances pour 2016-2017 et la révision de la constitution nous rappellent la perspicacité de son analyse : « …Une violence extrême a été infligée au peuple algérien pour imposer des choix et des options politiques et économiques désastreux. Des choix qui hypothèquent et compromettent notre avenir mais aussi celui des générations futures. Les actes aujourd’hui ont leur prolongement dans la société de demain. C’est pour cela que nous devons appréhender l’étape actuelle pour ce qu’elle représente. Un défi majeur, un enjeu vital…. »

La situation créée par les effets conjugués des deux textes est parfaitement illustrée par cette scène imagée de Victor Hugo : « Celui qui aune de l’étoffe n’entend pas que le mètre qu’il a dans la main lui parle et lui dit : « C’est une fausse mesure qui gouverne ». Celui qui pèse une denrée n’entend pas que sa balance élève la voix et lui dit : « C’est un faux poids qui règne ». Ordre étrange que celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout droit ! l’équilibre fondé sur l’iniquité ! »

Rien ne semble arrêter la boulimie d’une camarilla d’arrivistes, profitant de la rente pétrolière, ils veulent tout obtenir per fas et nefas, c’est-à-dire par tous les moyens possibles licites et illicites, justes ou injustes, honorables ou déshonorants.

C’est ainsi les lois de finances constituent une anthologie d’ingouvernementalité que le philosophe et économiste britannique Friedrich Hayek appelait la « présomption fatale ». Il arrive que l’évolution harmonieuse de la société soit contrariée par des lois conçues par une classe de parasites et qui visent à détruire l’ordre existant pour imposer un nouvel ordre désastreux.

Brahim Zeddour, Oran, le 19 février 2017

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  • Abdellah Chebbah
    15 mars 2017 at 13 h 09 min - Reply

    De quel peuple parle-t-on? Il n’y a plus de peuple. Il y a un troupeau de moutons. Une meute à qui on donne à manger pour se taire. Un peuple doit se mettre debout devant l’injustice et la hogra. Combien de fois ce peuple a été dupé. Des millions de fois. Il persiste et il continue à voter et à se présenter aux législatives. Un vrai peuple doit paralysé le pays par l’insubordination. On doit revenir au 5 juillet 1962 et recommencer sur de bonnes bases avec des vrais hommes.




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