Édition du
21 November 2017

Peut-on encore sauver l’Algérie ?

 

 

Mohamed Boudiaf, l’un des pères de la révolution algérienne, a été assassiné le 29 juin 1992 parce qu’il voulait s’attaquer à la corruption de généraux véreux. Cette exécution sur une scène, devant un auditoire où d’importants officiels brillaient par leur absence, a été diffusée en direct à la télévision dans des millions de foyers comme pour intimider tout un peuple et marquer son inconscient collectif par la terreur. Depuis, l’Algérie est tombée sous le joug d’une voyoucratie qui a utilisé la corruption et l’arbitraire pour provoquer la déliquescence de l’Etat et de ses institutions.

Terreur, provocation, humiliation et propagande sont devenues les outils préférés d’une cabale dont les tentacules ont investi massivement tous les moyens modernes d’endoctrinement et de contrôle de l’opinion publique. Les lois sont bafouées quotidiennement par un appareil judiciaire à la botte de l’exécutif. Les postes de responsabilité sont attribués à des personnes sans mérites, voire même à des repris de justice, une autre forme provocation pour humilier les citoyens. Hélas, la majorité des algériens a choisi de «ne rien voir», «ne rien entendre» et «ne rien dire». Ceux qui lèvent la tête et rejettent le discours officiel sont embastillés sans jugement. En Algérie, personne ne réagit quand des jeunes s’immolent ou lorsque des journalistes meurent en prison.

 

En 1999, le pouvoir invisible, appâté par l’argent facile de la corruption et obnubilé par sa volonté d’instaurer un califat, a confié la régence du pays à un homme politique  condamné en 1983 par la Cour des Comptes. Ce personnage a eu, durant ses quatre mandats, tout le temps de mener à bien, dans la continuité, de nombreuses actions de sabotage sur le long terme dont les conséquences sont pour la plupart irréversibles. Ce programme de longue haleine effectué au détriment des intérêts nationaux est pratiquement achevé aujourd’hui. On rappelle ci-après les trois grands axes de sa feuille de route:

  • la déliquescence du secteur de l’éducation qui va brider la qualité de la relève de nos ressources humaines sous le dogme de l’arabisation totale et nous condamner à l’assistanat étranger dans un premier temps (opération en cours), puis à quémander l’aumône aux émirs  du golfe (comme le Maroc ou l’Egypte) ;
  • la destruction de l’économie nationale alors que le pays a bénéficié d’une manne pétrolière de 800 milliards $ ;
  • le sabordage du secteur de l’énergie, chasse gardée du Président, qui va priver le pays de sa capacité de financement et menacer sa sécurité énergétique. On connait les résultats de la bataille du sérail autour du management de Sonatrach qui a commencé en janvier 2010 par la « décapitation judiciaire » du Comité exécutif de Sonatrach pour « association de malfaiteurs et détournement de fonds publics » et qui s’est achevée par le verdict de février 2016, soit un mois avant le retour triomphal du principal coupable qui n’a été inquiété ni par la justice algérienne, ni par le parquet de Milan malgré les preuves accablantes.

 

Cette démarche politique et économique suicidaire, sans aucune vision de long terme, n’a inquiété ni les acteurs algériens de la société civile, ni les organes de sécurité à qui on a fait croire que la rente des hydrocarbures sera au rendez-vous jusqu’en 2030, voire 2040.

Même les Baltaguiya alliés au clan d’Oujda ne comprennent pas cette politique autodestructrice car personne ne leur explique pourquoi le commandant du navire (qui ne peut ni se mouvoir, ni parler, ni recevoir) maintient le cap vers une zone de tempête en faisant régulièrement escale pour renouveler son équipage. Sur le pont supérieur, les « gardiens du temple » de la grande muette fument leurs cigares et scrutent l’horizon, satisfaits de l’opération de « décervelage » du peuple qui facilite l’atteinte de leurs objectifs idéologiques et maintient la paix sociale. Même eux ne savent pas encore que la mission secrète du commandant, malgré son incapacité physique, est de les faire couler avec le navire après son départ devenu imminent.

 

La crise financière liée à la baisse des prix du pétrole est venue créer une situation nouvelle qui a bousculé la campagne d’endormissement du peuple. L’arbitrage du partage de la rente entre les alliés et la pègre se gère au jour le jour car le gâteau ne suffit plus à nourrir tout ce beau monde.  Le FMI prédit « une crise lancinante et dangereuse » dans 19 mois lorsque les réserves de change vont se tarir.

 

Le dernier exploit de Bouteflika, une mission théoriquement impossible, a consisté à imposer à la tête de Sonatrach un fidèle lieutenant de Chakib Khelil, un repris de justice de nationalité française condamné pour trahison.   Cette décision, à elle seule, aurait dû convaincre les plus sceptiques sur les véritables objectifs du commandant: précipiter le navire vers les récifs.

Le 12eme PDG de Sonatrach, natif de Hennaya (ville de la wilaya de Tlemcen dont sont originaires de nombreux responsables du cercle présidentiel sans oublier son ministre virtuel de l’Energie qui est tout sauf sa tutelle) s’interroge sur les perspectives de long terme. Il déclare : « Il faudrait qu’on sache qu’est-ce qu’on va devenir d’ici 2030, si on  développera la pétrochimie ou si on vendra notre gaz à son état brut« . Ce PDG sait parfaitement que les exportations de gaz naturel vont commencer à chuter de manière importante d’ici 05 ans et qu’on ne sera même pas en mesure de renouveler, en 2019, la totalité des contrats d’exportation de long terme pour garantir des revenus en devises. Dans dix ans, il n’y aura pas suffisamment de gaz pour subvenir aux besoins de nos centrales électriques.

 

De nombreux observateurs se demandent pourquoi l’Algérie a choisi de céder une importante partie de sa rente gazière à des partenaires étrangers douteux (Vilar Mir, Sawiris, Bahwan, X) à travers de nouvelles usines d’exportation d’engrais qu’elle a financées par ses banques publiques. Ils ne comprennent pas non plus pourquoi l’Algérie importe à coup de milliards de dollars du carburant pour les contrebandiers.

C’est le ministre italien du Développement économique qui a « vendu la mèche » en déclarant au mois d’avril 2017: « En 2019, le contrat algéro-italien d’approvisionnement par gazoduc va expirer, les volumes de notre fournisseur clé vont, en tout cas, s’effondrer pour plusieurs raisons, dont l’augmentation de la demande locale (algérienne)». Ce ministre nous informe que l’Algérie ne pourra plus s’engager sur des ventes à long terme de gaz naturel (ce que le Clan d’Oujda sait depuis bien longtemps).

 

Suite à la bérézina des élections législatives, Bouteflika fait appel à un nouvel équipage et se prépare à donner en pâture les fusibles « recrutés » pour leur impopularité, une façon comme une autre de gagner du temps jusqu’à l’épuisement final des réserves de change.

 

Peut-on encore sauver notre pays ?

Le défi majeur de l’Algérie, c’est l’instauration d’une démocratie véritable et le recours à un modèle économique qui nous permettrait de gérer l’après-pétrole. C’est l’œuvre d’au moins une génération.

Les recommandations en ce sens relèvent du bon sens: il faut récupérer l’école et former des ressources humaines compétentes, rétablir la justice, promouvoir notre potentiel agricole, encourager le développement d’industries stratégiques et des services créateurs d’emplois et de valeurs ajoutées et surtout, redonner l’espoir à nos jeunes.  Mais pour que tout cela se réalise sans violence, il y a un prix à payer que le peuple va exiger avant d’accepter de se serrer la ceinture: il faut lui rendre justice en faisant la lumière sur tous les scandales et les actes de corruption et de trahison du clan présidentiel et de leurs complices cachés derrière le rideau. Les crimes de corruption sont imprescriptibles et régis par des accords internationaux. Il faudra juger et condamner ces criminels pour pouvoir saisir leurs biens et  rapatrier les centaines de milliards de dollars qui ont été volés.

 

En conclusion, il faut reformuler la question différemment: l’Algérie ne devra-t-elle pas trouver rapidement un nouveau guide intègre qui redonnera de l’espoir au peuple et fera l’économie d’une autre décennie noire ou devra-t-elle attendre que l’anarchie et la guerre civile s’installent durablement à l’épuisement des réserves de change en 2019 ?

 

Sid Kaci


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5 Commentaires sur cet article

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  • bob
    24 juillet 2017 at 22 h 25 min - Reply

    l’Algérie subirait le même sort que le Titanic , la destruction systématique de tous les secteurs a été atteint minutieusement. Depuis l’indépendance tout a été planifié intelligemment pour détruite et affaiblir toutes les forces vifs de la nation .
    Personnellement je n’y crois plus en un homme providentiel qui pourrait redresser la barre et faire avancer le « navire algerie à bon port  » .Tous ses politiciens qui défilent à longueur d’années sur les plateaux télévisés ou sur les tribunes officielles sont tous gangrènés jusqu’à la moelle , ils sont là pour un seul et unique objectif  » piller les richesses du pays et enrichir ceux qu’ils appellent communément  » la main étrangère  »
    l’Algérie et son peuple ont raté leur chance que la providence a mis sur leur chemin pour purifier son histoire et bâtir une vraie démocratie , cette chance s’appelait  » BOUDIAF  » . Il était la seule et unique personne qui inspirait confiance et respect , je me souviens lors d’une interview qu’on lui avait accordait , il disait :  » je n’ai pas trouvé cinq personne avec qui travaillait  » ….
    Son lâche assassinat est resté impuni et le peuple dans sa totalité a fait preuve d’une félonie sans pareil .
    Maintenant que toutes les lanternes sont au rouge , le naufrage est imminent , il ne reste plus aucun espoir à cette nation déchu par ses propres mains .




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  • Mohammed
    25 juillet 2017 at 2 h 31 min - Reply

    Il n’y a pas que les crimes de corruption qui sont imprescriptibles,il y a plus grave(aussi et surtout)les crimes de sang et les crimes contre l’humanité qui sont imprescriptibles et régis par des lois et accords internationaux,avant que leurs auteurs ne disparaissent à jamais.
    Et,pour cela notre pays ne doit pas attendre un nouveau messie pour régler tous ses problèmes,mais mon Dieu c’est la raison d’être de tout un peuple.Et,il suffit à trois pour cent de nos intellectuels les plus en vues de bouger,de mouiller leurs chemises et leurs pantalons afin que les choses puissent changer!

    Le problème,primordial,de l’Algérie est politique,tout le reste:l’économique et le culturel,viendront après.
    Sinon,une cagnotte de 800 milliards de dollars,amassée en peu de temps,n’a strictement servie à rien,sauf à retarder l’échéance d’une solution à la crise politique pendue depuis l’été de 1962.

    Il est évident que pour régler ce problème politique,il ne suffit pas de remplacer X par Y ,ce n’est plus un problème de personnels politiques(quelque soit leur compétence)dont il s’agit ici.Mais c’est un système de gouvernance qu’il est impératif de changer.
    D’autant plus que l’époque des Saints et des Messies est complètement révolue..




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  • Hamid Belaïd
    25 juillet 2017 at 16 h 19 min - Reply

    Peut-on sauver l’Algérie ? Moi je suis pessimiste car le pouvoir algérien de 1962 a tout fait pour instaurer dès mars 1962 « la pensée unique FLN », cette culture politique que tout le monde connait et que je n’ai pas besoin de développer puisque tous les internautes en parle ! Ce qui fait que je suis très pessimiste vient : 1/-du fait que le niveau général culturel,intellectuel des algériens ainsi que le niveau de l’école et de nos universités baissent inexorablement ! 2/- du fait que, certes les citoyens algériens connaissent où sont leurs intérêts et s’énervent de temps en temps en coupant les routes et les autoroutes en brûlant des pneus, mais est-ce que ces mobilisations ont rapporté un plus sur le plan de la conscience et de la mobilisation politique ?,je crains que non. 3/- du fait que le pouvoir malgré tout ce qui se passe n’acceptera jamais le changement de gouvernance et de système politique puisqu’il a les képis, les chars, les policiers, les gendarmes,les CNS et une administration aux ordres, tous regroupé à son profit et à pour sa sauvegarde 4/- du fait que la culture des algériens en terme de citoyenneté, en terme de tolérance envers les minorités culturelles, linguistiques, cultuelles (j’espère que je me suis fais comprendre), en terme de respect des libertés, de respect de la liberté de chacun au sens noble, et j’arrête là, est en déficit flagrant surtout que rien n’est fait pédagogiquement et politique pour que ses valeurs se développent progressivement dans la société algérienne!

    Mais tout cela provient de la première carence n° 1 à savoir la PENSÉE UNIQUE du pouvoir de 1962, la PENSÉE UNIQUE du FLN de 1962, cette pensée qui sévit sans interruption depuis l’indépendance. Cela s’observe depuis plus de 50 ans et ce n’est pas fini, ya bou guelb! Je termine en disant aussi qu’il existe « certains » qui combattent pourtant le pouvoir et qui souhaite le remplacer mais sans changer fondamentalement cette matrice politico-culturelle FLN de 1962, en perpétuant ce paradigme pour en faire même une sorte de code pénal et code civil « religieux »,ce qui me rend encore beaucoup plus pessimiste ! Bon courage à tous et vive une Algérie républicaine véritablement libre et démocratique !C’est ce que je souhaite même si je sais que ce n’est pas l’avis de tout le monde!




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    • Agellid
      27 juillet 2017 at 14 h 42 min - Reply

      Bonjour Bob,je partage entièrement votre avis.Les données sociologique,culturelles,idéologique au sein de la société ne plaident pour un sursaut démocratique.La société est gangrenée par l’intégrisme islamique encouragé par un régime aux abois et illégitime.Nous n’avons ni d’opposition démocratique digne de ce nom ni de culture démocratique.Quand Slimane Benaissa ,dramaturge déclare qu’il a plus peur de la censure de la société que de celle du pouvoir,il sait de quoi il parle.Mais la meileure des meilleures c’est celle de Med Fellag qui déclare sur France-Inter: « Vous avez raté votre colonisation et nous avons raté notre indépendance ».Cette phrase à déplu aux algériens chauvinistes et frustrés.Pourtant c’est la triste réalité !




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  • Respectueusementvotre
    31 juillet 2017 at 19 h 27 min - Reply

    Le mal qui triomphe dans notre pays grâce au silence imposé par la mafia va apporter misère et nous plonger dans les ténèbres. Il serait temps de réagir
    1ere action: Il suffirait de dénoncer tous les trafics pour que la lumière revienne.
    La liste est longue. Les associations QUI LUTTENT CONTRE LA CORRUPTION devraient mettre à la disposition des lecteurs un blog pour dénoncer de manière scientifique la corruption organisée par l’Etat (hélas le problème est politique).
    On aura alors une base de données pour les scandales sur les subventions associés aux minoteries,raffinerie de sucre, dérivés du lait, cimenteries, pétrochimie, immobilier, foncier et surtout la contrebande… la liste est très longue

    2eme action:l’origine de l’argent ayant servi à l’acquisition de chaque bien doit être justifié. Il est impensable de voir de simples fonctionnaires propriétaires de palaces.

    3eme action: lutter contre l’informel. C’est si simple avec l’informatisation




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  • Congrès du Changement Démocratique