Édition du
21 November 2017

Louisa Dris-Aït Hamadouche, politologue : «La lutte pour le trône, face cachée de l’iceberg »

lundi, 06 novembre 2017 

Arabie Saoudite/ Entretien

Écrit par Selma Allane

 

 http://www.reporters.dz

Reporters : Quelle interprétation peut-on donner à la spectaculaire vague d’arrestations de princes et de ministres opérée en Arabie saoudite ?

Louisa Dris-Aït Hamadouche : Premier niveau d’analyse, il s’agit d’une spectaculaire opération anticorruption, destinée à améliorer la gouvernance et à imposer plus de transparence en Arabie saoudite. Pour rappel, en 2017, ce royaume a été classé 62e par Transparency International, ce qui est très loin derrière les Emirats arabes unis qui arrivent à la 24e place.
En apparence, également, cette opération s’inscrit dans une stratégie à long terme (Vision 2030) qui vise à réformer le royaume wahhabite et, notamment, à l’extraire de l’économie rentière dépendante des exportations des hydrocarbures et qui a produit 35% de chômage. Les difficultés budgétaires ont conduit à la réduction drastique des subventions de l’Etat sur l’énergie. Réformatrice, sinon révolutionnaire,

cette stratégie implique des projets pharaoniques dans le tourisme, l’énergie renouvelable, les technologies avec des investissements non moins colossaux…
En apparence, enfin, cette opération est aussi un signal fort quant au rôle du secteur privé dans la réforme de l’économie saoudienne. D’ailleurs, le nouveau ministre de l’Economie, Mohammed al Touaïdjri, a organisé la privatisation des biens de l’Etat d’une valeur de 200 milliards de dollars, en tant que Directeur général des opérations au Moyen-Orient de la banque HSBC… Mais les apparences ne sont pas tout.

Est-ce le début d’une guerre  de succession ?
La lutte pour imposer le successeur sur le trône est probablement la face cachée de l’iceberg. Pourquoi ? Le comité anticorruption, qui a ordonné ces arrestations, a été créé par le roi Salman et a nommé son fils, Mohammed Ben Salman, à sa tête avec des pouvoirs absolus. En d’autres termes, Mohammed Ben Salman a toute la latitude pour mener des enquêtes, émettre des mandats d’arrêt ou des interdictions de voyage et geler les actifs de qui il veut. Or, ce pouvoir n’est qu’une pierre sur un édifice que le roi Salman (81 ans) a commencé à construire dès janvier 2015, en nommant son fils vice-prince héritier, puis ministre de la Défense, puis prince héritier en juin 2017. Pour ce faire, il a destitué le premier rival de son fils, son neveu Mohamed bin Nayef, ministre de l’Intérieur. Un second rival, le prince Miteb ben Abdallah, ministre de la Garde nationale, a lui aussi été écarté. En l’espace de deux années seulement, Mohammed Ben Salman passe du statut de total inconnu à celui d’héritier du trône. Cette décision est très importante car elle bouleverse l’ordre de succession tel qu’institué en Arabie saoudite. La succession se faisait de manière adelphique, de frère en frère, et pourrait devenir héréditaire, de père en fils. Ce changement remet en cause les alliances traditionnelles qui ont façonné le royaume wahhabite. Pour bouleverser l’ordre établi et s’imposer comme futur monarque, Mohammed Ben Salman a besoin d’alliés. Il va les chercher au sein des groupes sociaux insatisfaits, marginalisés, exclus, à savoir les jeunes, les hommes d’affaires non cooptés, les femmes, les religieux réformateurs… C’est à eux que s’adressent les messages du prince héritier lorsqu’il autorise les lieux de loisirs, parle d’un islam « du juste milieu », lève l’interdiction de conduire pour les femmes… Mohammed Ben Salman se construit une légitimité dans un système, où le leader n’est pas élu et où il ne doit pas être contesté. C’est la raison pour laquelle une centaine d’intellectuels, de blogueurs et autres personnalités religieuses ont été arrêtées.

Cette évolution découlerait-elle du retrait ou de l’affaiblissement du poids des Etats-Unis dans la région ?

Cet affaiblissement reste à prouver… Les Etats-Unis sont toujours présents militairement dans la région. Les accords de défense demeurent actifs plus que jamais. D’ailleurs, l’administration américaine a approuvé la vente d’un bouclier antimissile Thaad à l’Arabie saoudite pour 15 milliards de dollars au nom de la sécurité nationale et régionale. Souvenez-vous aussi que, lors de la visite du président Donald Trump, les Saoudiens ont conclu des contrats d’une valeur dépassant la centaine de milliards de dollars pour l’acquisition de différents armements dont des avions de chasse, des navires de guerre et des hélicoptères. Sur le dossier iranien, les deux Etats défendent la même position.

 

Quel impact ces soubresauts internes peut-il avoir  sur la région ?
Le roi Salman et son fils semblent tous deux partisans du renforcement du statut de puissance dominante de l’Arabie saoudite dans la région. D’où les achats effrénés d’armements et le lancement de relations de coopération nouvelle avec la Russie et la Chine, par exemple. Le risque de cette démarche vient du fait qu’elle soit essentiellement axée sur une stratégie militaire, offensive pour ne pas dire belliqueuse. La position saoudienne sur des dossiers comme la Syrie et le Yémen en sont une illustration.
Or, trop de puissance tue la puissance. Dans les deux cas, le Royaume est enlisé ; il accuse des pertes importantes qui pèseront lourd dans la bataille que Mohammed Ben Salman livre au niveau intérieur.


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2 Commentaires sur cet article

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  • lyes Laribi
    6 novembre 2017 at 20 h 26 min - Reply

    MBS résistera t il à la contestation du palais qu’il vient de provoquer avec toutes ses arrestations après celle de la rue (rébellion armée)?
    La vérité, je pense que non. L’histoire de ce pays de nomades est faite sur les trahisons d’alliance et l’hypocrisie de ses dirigeants. Un retour en arrière nous montre comment le roi Fayçal a été liquidé pour laisser place à un héritier du trône mourant pour l’avènement de Fahd.Mais ce temps est révolu. On n’est plus dans les années 70.
    Avant même ces deux dernières purges (il ne faut pas oublier l’arrestation des religieux), MBS était mal perçu par les jeunes du pays malgré son jeune âge qui aurait dû jouer en sa faveur. Qui sait, peut être c’est le début de la fin des Al saoud ??? Où peut être cette légende qui dit qu’un jeune roi montera sur le trône du hijaz à la force de l’épée provoquera la révolte du peuple et la fin de la royauté mais ce n’est qu’une légende propagée par les livres des égarés chiites de ce pays depuis 14 siècles ???




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  • Larbi Anti-Impunite’
    6 novembre 2017 at 23 h 26 min - Reply

    C’est du bla bla ou khoroto comme ont dit en Algerie. Le jour ou les arrestations etaient faite, Trump a recu un coups de telephone du petit prince pour lui dire que le coups de palais a commencer.
    Trump a dit: « je suis d’accord a condition que Aramco, la societe’ de petrole Seoudienne devienne la propriete’ des USA via Wall Street et pas de cotation a Ryadh ».

    Le Royaume des al saoud disparaitera, ce qui est voulu par tous les musulamns, et ce qui se passe n’est que le bebut de la fin. Esperons une fin sans trops de victimes. Esperons que les victimes des Al saoud en Palestine, Irak, Syrie, Yemen, Somalie, Soudan, Libye, Liban, Techtchnia, Afghanistan, Nigeria etc, obtiennent justice.




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  • Congrès du Changement Démocratique