« Algérie : de la crise multiple (politique, sanitaire, économique, sociale) aux perspectives prospères »

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 Entretien sur l’actualité et la crise algérienne multiple avec M. Seghir Zerguini, Maître de conférences en Sciences économiques à l’Université de Bordeaux. Par Hakim Allouche

1- Bonjour M. Zerguini. Merci d’avoir accepté d’échanger avec nous lors de cet entretien en vous demandant en premier comme présentation : quel est votre parcours ?

M. S. Zerguini : C’est vraiment avec beaucoup de plaisir et merci à vous également. Comme on dit : « ce n’est toujours pas facile de parler de soi-même ». Je commence par le présent en disant qu’aujourd’hui, je travaille sur des questions d’économie des transports et d’économie des territoires après un parcours bien atypique. J’ai exercé longtemps comme consultant avant de se tourner vers la recherche académique. Je suis ingénieur de formation, issu de l’Ecole Polytechnique d’Alger, puis j’ai obtenu un doctorat à l’Université Paris-Est (Ecole Nationale des Ponts et Chaussées / Université Paris 12) en économie. Après avoir été consultant dans une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations pendant 10 ans, j’ai travaillé comme chercheur à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, puis au laboratoire LVMT (Ecole Nationale des Ponts et Chaussées) sur des questions de la mobilité/transport, de l’immobilier/foncier, et d’énergie/climat. Depuis 2013, j’occupe un poste d’enseignant-chercheur en sciences économiques à l’Université de Bordeaux où je suis rattaché pour mes activités de recherche au laboratoire CNRS GREThA (Groupe de Recherche en Économie Théorique et Appliquée) et pour l’enseignement j’assure entre autres les cours de l’économie générale, l’économie des transports, les techniques quantitatives, les mathématiques appliquées, la recherche opérationnelle et les statistiques.

2- Nous savons que vous êtes très attaché à votre terre natale Darguina en Kabylie dans la Vallée d’Agrioun et vous suivez de plus près l’actualité diverse en Algérie. À propos du volet politique, on peut dire qu’il y a d’un côté la révolution pacifique algérienne qui vient tout juste de célébrer sa deuxième année depuis son surgissement le 16 février 2019 à Kherrata. Malgré l’arrêt des manifestations de masse à l’échelle nationale dû à la pandémie Covid-19, la reprise des marches est rallumée comme une flamme intense et vivante. De l’autre côté, il y a le pouvoir algérien qui continue sa feuille de route en annonçant la date des législatives pour le 12 juin prochain, est-ce que cette annonce changerait-elle quelque-chose et quelle lecture faites-vous, d’une manière générale, concernant la crise politique que vit l’Algérie ?

M. S. Zerguini : La force de cette révolution est le fait qu’elle soit pacifique, son étendue aux quatre coins du pays et à l’étranger par une diaspora présente et active. On peut se demander pourquoi le pouvoir en place a mis fin à la précédente assemblée parlementaire alors qu’elle a voté toutes les lois que le gouvernement lui a présentées. De plus à chaque fois que le pouvoir a tenté une élection, elle s’est achevée au forceps (présidentielle contrainte à être reportée 2 fois et le referendum s’est soldé par un boycott massif inédit), ce qui s’est traduit de surcroit par le renforcement de la mobilisation et la détermination des Algériens pour un changement de régime. Contrairement aux deux scrutins précédents qui ont un caractère national, les législatives annoncées auront du mal à attirer localement des candidat(e)s crédibles du moment que l’Algérie est dans une situation révolutionnaire et surtout avec la reprise intense des marches 2 à 3 fois par semaine et un peu partout sur le territoire national. En une phrase, c’est un échec annoncé, si celles-ci sont maintenues. Cette échéance pourrait même constituer un jalon et un catalyseur systémique pour la mobilisation citoyenne et la montée en puissance des marches populaires.

3- Pouvez-vous nous éclairer en nous présentant une photographie la plus simple et claire possible de la situation économique, sociale et sanitaire en Algérie ?

M. S. Zerguini : La situation sanitaire est catastrophique en Algérie, le pouvoir en place a vu dans le coronavirus un allié face au Hirak qui a certes arrêté sa mobilisation dans la rue depuis le début de la pandémie mais n’a jamais renoncé à sa détermination pour un changement pacifique de régime comme en témoigne la reprise et la montée en puissance des marches depuis le 16 février 2021 à Kherrata. A contrario, cette pandémie mondiale a mis à nu l’état de délabrement du système de santé du pays et la calamiteuse gestion par le gouvernement de la crise sanitaire sur tous les plans : absence de tests en dehors sur ceux qui ont développé des symptômes Covid-19 et qui se sont rendus à l’hôpital ; absence de port de masque dans les milieux fermés notamment les écoliers et les étudiants dans les classes et amphis à cause du coût onéreux pour les familles ; échec de la vaccination qui s’avère aujourd’hui le seul moyen de lutte contre la pandémie et la sortie de l’isolement sanitaire par rapport au reste du monde. Pour comprendre l’effondrement économique qui guette l’Algérie, faisant une rétrospective sur les données communiquées officiellement par le gouvernement algérien et celles fournies par les instances internationales (Banque Mondiale, FMI, OPEP, …). Fin 2013, la réserve de changes avait atteint 194 milliards $ et elle est passée à 79 milliards $ en fin 2018. Parallèlement entre 2014 et 2018, la recette cumulée engendrée par les exportations est évaluée à 190 milliards $, ce qui fait que l’Algérie a dépensé sur ces 5 années plus de 300 milliards $ [190 + (194 – 79)] soit, en moyenne, une facture annuelle d’importation de l’ordre de 60 milliards $. Quant aux recettes générées par les hydrocarbures (95% des exportations), elles ont été de 36 milliards $ en 2019 (avec un baril de 63 $ en moyenne) et de l’ordre de 20 milliards $ en 2020 (avec un baril à 42 $) et la chute des recettes devrait continuer les années à venir étant donné la faible demande mondiale d’énergie et les accords de quotas de l’OPEP. Ce déficit commercial structurel continue d’être financé en ponctionnant la réserve de changes qui s’épuisera courant cette année et cela même en réduisant les importations de manière drastique. La crise économique mondiale perdurera avec la crise sanitaire qui n’a pas dit encore malheureusement son dernier mot où les avions sont toujours cloués au sol, les usines fermées, les confinements qui se prolongent et se répètent, le retard pris dans la vaccination, … Les pays qui ont mal géré la crise sanitaire et n’ont pas vacciné suffisamment leurs populations seront isolés et privés de liaisons aériennes commerciales. Pour le cas de l’Algérie, il faudra vacciner au moins 30 millions d’habitants pour atteindre l’immunité collective seul garant d’un « passeport sanitaire » qui sera imposé aux différents pays. Par ailleurs, il est à signaler que le mois dernier la note de l’Algérie a été réévaluée à la baisse par la Coface, organisme qui note et évalue à travers le monde le niveau des « risques pays » et protégeant ainsi les entreprises exportatrices contre d’éventuels impayés de la part de leurs clients étrangers. En classant l’Algérie en catégorie D (risque très élevé, avant dernière note sur une échelle de 8), les importateurs algériens vont avoir de sérieuses difficultés pour s’approvisionner dans les marchés internationaux et cela même sur les produits stratégiques comme les denrées alimentaires, les matières premières et les intrants agricoles ou les produits vitaux comme les médicaments nécessaires aux malades chroniques (diabétiques, cardio-vasculaires, …) ne seront pas épargnés. Ce qui est déjà observé dès à présent, ce sont les pénuries sur certains produits comme l’huile ou le lait.

4- Quelles sont les leviers possibles pour que l’Algérie puisse enfin sortir de cette crise multiple ?

M. S. Zerguini : Le premier levier que dispose l’Algérie réside dans la manne pétrolière qui va perdurer au moins durant cette décennie avant la transition énergétique mondiale. En effet, avec un pouvoir légitime, la rente pétrolière même réduite peut être le stimulent d’une relance économique productive à condition qu’elle soit utilisée efficacement comme par exemple l’importation de vaccins anti-Covid pour sortir l’Algérie de l’embargo sanitaire qui se profile, garantir la sécurité alimentaire et l’importation des médicaments, … Le second levier réside dans la diaspora qui a renoué comme jamais auparavant les liens avec son pays d’origine. La diaspora pourra à la fois être une source en devises (3 à 5 milliards $ par an) en passant des vacances au pays et en investissant mais aussi apporter une main d’œuvre et une expertise pour reconstruire et assurer la transition économique de l’Algérie de demain. Enfin le troisième levier est la position géostratégique de l’Algérie et la pyramide d’âge de la population qui peut tirer profit de la situation économique mondiale post-covid. En effet, après cette crise sanitaire il faudra s’attendre à une relocalisation des entreprises notamment européennes qui se sont installées en Asie pour bénéficier d’une main d’œuvre de moindre coût. Ces entreprises seraient intéressées par des relocalisations en Algérie pour la proximité (Alger est à moins de 3 h de toutes les capitales européennes), la langue, la pyramide d’âge (53% de la population a moins de 30 ans).Il est important de noter qu’on ne peut mobiliser ces leviers si seulement si le pouvoir en place est légitime. Ce n’est certainement pas le régime actuel qui pourrait dénouer cette situation à cause :- De la rente actuelle (20 milliards $) qui demeure insuffisante vus les engagements d’importation de marchandises avec des puissances étrangères (équipements de sécurité et divers gadgets) qu’il doit sans doute honorer au détriment des produits stratégiques et vitaux pour le peuple algérien.- Du divorce consommé entre la diaspora et le pouvoir où la première a exprimé son soutien indéfectible au Hirak (Tagrawla) et où le second a d’ailleurs répliqué en lui fermant les frontières et en lui proférant des menaces de déchéance de la nationalité algérienne. Il y a lieu de citer l’exemple d’un pays voisin : la Tunisie qui est aux antipodes de la politique de notre pays en encourageant la communauté tunisienne installée à l’étranger de visiter le pays d’origine pendant la période estivale en leur offrant un rabais de 30% sur les billets de voyage de leur compagnie nationale Tunisair.- On ne peut compter sur l’attractivité des IDE (investissement direct à l’étranger) car un pouvoir illégitime et une instabilité économique constituent un facteur risque très important et un frein pour tout investissement étranger.

5- En plus du soutien indéfectible de la diaspora au Peuple Algérien de cette révolution pacifique tout en lui faisant un écho extraordinaire et favorable à l’échelle internationale, quel rôle peut-elle jouer à l’avenir ?

M. S. Zerguini : Le rôle que peut jouer la diaspora est de se tenir prête pour participer activement dans la reconstruction de l’Algérie en mettant au service de la mère-patrie les compétences nécessaires et l’aider pour la transition économique dans un monde en mutation où les cartes géostratégiques vont être rejouées avec de nouvelles configurations. Pour citer qu’à titre d’exemple la diaspora établie en France, son rôle est de faire des propositions et d’accompagner le peuple à l’intérieur. Il ne faut pas avoir peur dans la confrontation des idées. Le respect mutuel entre les parties en controverse ou entre tel et tel interlocuteur ainsi que la voie pacifique doivent être un acquis. Le temps finira par trancher comme un évaluateur juste et équitable. La diaspora doit être certainement active et innovante dans cet extraordinaire mouvement des droits et des libertés. Cependant, le projet de société de l’Algérie de demain ne peut être dicté à partir de la Place de la République à Paris. Pour ses « porte-paroles », le vrai enjeu est dans la mobilisation de l’immigration 1ére, 2ème et 3ème génération par rapport à leur pays d’origine notamment sur les questions d’actualité telles que seuls les immigrés Algériens ne peuvent plus rentrer dans leur pays d’origine. Cette situation risque de perdurer au moins jusqu’à la maitrise totale de la crise du Covid-19, ce qui n’est pas envisageable avant 2023-2024 d’après les experts internationaux. Même après la fin de cette pandémie, il faudra s’attendre à des billets de voyage de/vers l’Algérie très onéreux et hors de portée des Algériens. Ceci s’appuie sur la prévisible faiblesse durable de la demande de passagers (instauration d’un passeport vaccinal par pays, contrainte budgétaire des familles induite par la crise économique) et la baisse de l’offre engendrée par le mécanisme de son réajustement à la demande du fait que les compagnies aériennes ne feront pas voler des avions si ces derniers n’ont pas atteint un certain taux de remplissage proche de 100%. Pour sortir de ce piège qui attend l’immigration en particulier, il faudra que le secteur du transport aérien algérien soit libéralisé et ouvert à la concurrence pour attirer des compagnies notamment low-cost qui seraient intéressées par le marché de transport aérien en lien avec l’Algérie. Concernant les lignes qui ne seraient pas desservies par le low-cost comme, par exemple, Alger-Montréal nécessitant de gros appareils, il faudra réactiver Air Algérie clouée au sol depuis une année déjà, ce qui va nécessiter d’importants coûts (en devises) pour la remise aux normes techniques des avions et la qualification des personnels navigants notamment les pilotes où la réglementation internationale est d’une extrême exigence.

6- Un Grand Merci d’avoir accordé votre temps précieux en partageant votre analyse d’expert lors de cet entretien. Votre mot de la fin ?

M. S. Zerguini : Aujourd’hui, l’Algérie est dans une situation dramatique sur tous les plans. La machine économique est complétement grippée avec de nombreux secteurs employeurs qui sont quasiment à l’arrêt (restaurants, transports, BTP, …) et on assiste de plus en plus à une cascade de faillites d’entreprises et nombreux sont les Algériens sans aucun revenu. Le pays est quasiment paralysé et le pouvoir d’achat des ménages est en train de s’effondrer. Même les retraités et les fonctionnaires sont touchés par le manque de liquidités qui peut paraitre pour le gouvernement comme un moyen budgétaire consistant à réduire la consommation en espérant réduire la facture des importations. Tout le monde est touché, sans parler de la dévaluation du dinar estimée à 23% en un an.La situation en 2021 est encore plus grave qu’en 2019, avant le Hirak et la perspective d’une issue démocratique est maintenant d’une urgence absolue pour engager rapidement une transition politique et s’occuper sérieusement de l’économie avant le crash.On peut illustrer la situation actuelle du monde où la pandémie du Covid-19 agit comme un brouillard intense qui cloue, plus ou moins, les pays (avions) au sol et les empêche de décoller. À l’issue de cette crise sanitaire, il y aura des pays « préparés » qui vont décoller rapidement et même tirer profit de la situation, et à l’inverse il y aura d’autres pays qui ne seront pas prêts et vont subir un décrochement fatal sur le plan économique. L’Algérie a les moyens de faire partie de la première catégorie grâce à ses nombreux atouts énumérés précédemment mais à condition qu’on puisse traverser cette pandémie avec moins de dégâts possibles. En somme, en sortir de cette traversée de la crise sanitaire indemne et se tenir prêt pour le défi de la relance économique n’est envisageable qu’avec un pouvoir légitime qui a la confiance de son peuple. D’ailleurs, le Directeur de l’OMS le 3 août 2020 l’indiquait dans ce sens s’adressant à tous les pays « lorsque les dirigeants se mobilisent et collaborent étroitement avec leurs populations, cette maladie peut être maîtrisée ». Autre chose qui me tient particulièrement à cœur, c’est le devenir de l’université algérienne car l’Algérie de demain doit être fondée sur la recherche scientifique appliquée et la formation de sa jeunesse orientée vers les besoins de l’économie nationale et de la société. Aujourd’hui, il y a chaque année 300000 diplômés de l’enseignement supérieur qui arrivent sur le marché du travail et dont la quasi-totalité ne trouvent pas d’emploi dans leur domaine de formation et correspondant à leur niveau de qualification (bac+5 pour la plupart). Le défi à relever est l’adaptation des filières de formation aux besoins des secteurs socio-économiques mais aussi le niveau de qualification où les employeurs recherchent plus de bac+2/bac+3 que de bac+5.

Pour conclure, je pense que l’Histoire va retenir un jour que le Hirak conjugué à la crise sanitaire du Covid-19 auraient été des éléments salutaires pour :

1) l’émergence et la construction de la nation algérienne (jamais dans le passé nous n’avons observé une telle fraternité entre Algériens des quatre coins du pays) ;

2) l’instauration d’une vraie république démocratique (tout Algérien mesure désormais la valeur de la démocratie, de la justice et de la liberté) ; 3) et la transition d’une économie rentière (qui a inscrit le pays dans une impasse en le condamnant pour un crash tôt ou tard) vers une économie productive et durable.

Enfin, merci de m’avoir donné cette occasion d’échanger et de développer ma réflexion. Je tiens à exprimer tout mon soutien indéfectible à tous les militant-e-s engagé-e-s dans la lutte pacifique face au régime totalitaire en place.

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