Huit morts sans langue

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Ghania Mouffok

·  Mais d’où nous vient cette langue illisible en ce début du 21ème siècle, qui méprise tout ce qui est petit ? Mais d’où vient cette langue envahissante, écrasante, étouffante, qui ne se chante qu’à l’infini. Dans cette nouvelle langue tout est immense : “l’Algérie”, “le peuple”, “l’armée”, “le système”, “le pouvoir”, “le hirak”, c’est une langue gluante, elle condamne à rester collés les uns aux autres, à la queue leu leu, sans queue, ni tête.

A l’horizontale comme une grande rue où l’on se perd sans jamais pouvoir sauver ni l’un, ni l’autre. A force de mesurer la grandeur, la force, elle ignore le mot “petit”, “petits chemins” que fabriquent les “petits pas” à force de marcher “chaque jour”, “un” par “un” sur la terre qui change comme les saisons, elle ne sait pas prendre la mesure de la température des volcans qui s’allument et s’éteignent dans le mystère de la complexité. Mais d’où vient cette langue si petite, si pressée, si éthérée qu’elle gomme le mot “responsabilité”.

Dans cette langue “le peuple” n’a pour “mission” que de faire “pression” comme une mousse qui pousse les portes de l’avenir qu’on lui promet glorieux. “Il faut un pouvoir légitime pour prendre des mesures impopulaires” a dit un faiseur d’avenir. Il n’a pas triché, il l’a dit sans se cacher, ni même murmurer, et les médias se le sont arrachés. Visible puis invisible, depuis il a disparu….le temps passe. Après cette langue s’étonne que “les mesures impopulaires” marchent à reculons. Cette langue marche sur sa tête, alors que nous sommes sortis pour faire entendre celle de nos pieds.

Le “peuple” de cette langue n’est qu’un objet qui ne se pose que dans la Rue pour “vendredire”. Quelle horreur ce mot. Quelle horreur Vendre/ Dire, c’est un mot de bateleur sur les marchés, avec cette sono qui grésille le temps de se faire arnaquer. Dans le calendrier de cette langue, les autres jours de la semaine n’existent pas, et le monde est né le 22 février 2019. Les oracles ont dit : “c’est ce jour là que l’Algérie nouvelle est née”.

Après, le samedi, le dimanche, le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, les jours du travail, de l’établi et de l’étable, ces jours où il ne se passe rien, rien d’autre que la mort de huit hommes d’un coup, ensemble étouffés dans l’horreur d’une fosse septique d’une prison sans aucune protection, sans syndicat, ni même un frère pour leur dire “ ne descendez pas sans au moins une bougie, si elle s’éteint, remontez” comme les mineurs des temps anciens, morts de fatalité un mercredi, un de ces jours où l’Algérie réelle peut rentrer chez elle et retourner dans ses casernes, ses portes blindées, ses cauchemars enflammés et prier pour que le miracle s’accomplisse le vendredi. Ce pays de la semaine qui existe vraiment, palpable comme les corps de huit travailleurs anonymes perdus dans la solitude des pêcheurs de merde.

Ce-n’est-pas-le-moment mais c’était leur heure. Quelle honte, quel déshonneur, ils sont partis et nous ne saurons rien ni de leur désespoir, ni de leur espoir. C’est quoi cette langue qui ne conjugue pas la liberté, l’honneur, la justice avec travail, chômage, exclus, invisibles, femmes, économie, inégalités ? Les oracles ont dit : “désormais il n’y a plus d’idéologie, il n’y a plus ni nord, ni sud, ni est, ni ouest, il n’y a plus ni des arabes, ni des kabyles, ni des hommes, ni des femmes”, nous ne sommes plus qu’un, à l’image de Dieu. Il n’y a plus que des frères entassés qui font pression sur l’utérus de l’Algérie ancienne qui bientôt va accoucher de la nouvelle. Il n’y a plus de points cardinaux, ni nous n’enfantons, ni nous ne sommes enfantés, nous ne connaissons ni nos mères, ni nos pères, nous venons du ciel et la terre est plate : un peuple extraordinaire est né.

UN tsunami, UN raz de marée. Des vents aveugles, terribles, qui ne laissent derrière eux que l’effroi et la sidération, le deuil de ce qui a été bâti par des petits de femmes et de leurs hommes qui cherchent encore dans les ruines les traces de ce qui a eu lieu, de tout ce qui s’est bel et bien passé et qu’aucun vent ne pourra effacer. Quand nous inventerons une langue où l’homme et celle qui n’est pas sa femme seront au centre de l’histoire, quand nous inventerons une langue qui se coltinera l’Algérie réelle née le 5 juillet 1962, cette terre qui tangue et donne le vertige, alors nous ferons révolution, le dimanche, le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi et même le samedi. Et le vendredi nous serons enfin libres de parler des malheurs sans être convoqués par la police, et nous pourrons enfin enterrer nos morts, tous nos morts, quelle que soit la couleur de nos cœurs.

2 Commentaires

  1. Un jour, les langues se délieront et ils diront que ce ne fut pas par hasard que des attentats terroristes furent déjoués en Kabylie à Tizi-Ouzou et à Béjaïa ? Des terroristes qui voulait faire des attentats au milieu des marcheurs du Hirak ? Des attentats sur des marcheurs pacifiques ? Parmi eux des femmes et des enfants. Pourquoi ces terroristes évitent de cibler les armes de ces policiers, gendarmes qui se cantonnent la veille des marches ? Pourquoi il n’y a aucun terroriste qui s’attaquent à ces cortèges du « gang des généraux » ou à leurs escortes qui empruntent les mêmes itinéraires depuis des années par Télémly Elbiar ou Frais-vallons ? Un jour le peuple les ceuilleras mains nues, car ce peuple a opté pour le pacifisme…

    Alors, cette histoire à dormir debout de préparation d’actes terroristes, ne convainc aucun Algérien, ni aucun étranger d’ailleurs… Ce sont les prodromes d’une sale besogne que concocte nos « moukhabarat irhabiya » avec le retour des sanguinaires Tewfik, Nezzar, et le rappel de Nacer Aldjen et le général Benmensor, la libération de Tartag la chignole, la reprise des entraînements des escadrons de la mort à Béni-Messous.
    Les huit victimes en Kabylie ne sont pas fortuites, un destin prémédité et un dessin des services « des sévices » qui viennent de reprendre leurs chantiers macabres, ils ont commencé depuis presque un mois. Ils offrent leur service à l’international en agissant notamment en Afrique. Des actes terroristes vont endeuiller différents pays du Sahel avant d’atteindre le Sud algérien, pour justifier l’injustifiable « envoi de nos troupes » entre autres. Toutes les langues disent que les révolutions s’arrachent et ne se donnent pas, et la plupart des langues reconnaissent qu’il faut faire parler les armes pour faire taire l’injustice. Or, le peuple algérien a opté pour le pacifisme et ne parlera jamais la langue des balles, mais comment ne pas perdre sa langue devant le « bal » de nos moukahabarat, qui n’ont jamais point de fleurs au bout de leurs fusils.

    Ils ne nous restent que l’ultime et légitime « vocable » si on ne veut pas perdre notre langue à jamais. Le vocable de تصعيد qu’on retrouve sur toutes les langues. Oui, il faut le faire et rapidement que ce soit par des marches quotidiennes, avec les différents corporations, par désobeissance civile, reprise des gréves ou par autre stratageme. Ce peuple doit imposer son dernier mot face au gang qui joue sa dernière carte.

    Pourquoi ne pas oser à partir de cette semaine ? Comment faire sortir de son mutisme cette majorité silencieuse parmi les magistrats, journalistes, universitaires, et surtout parmi les militaires , policiers et gendarmes qui peuvent basculer la situation en faveur du peuple, de l’état de droit …

  2. A part la mort tragique des 8 personnes et (au sein d’une prison) et le « Syndrôme de Vendredi », quelqu’un pourra-t-il me résumer en une ou deux phrases le reste de cet article fleuve, notemment cette récurrente référence à « la langue »?

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