Cheikh Tahar Aït Aldjet, décédé dans la nuit de mardi à 106 ans : L’imam qui sait manier le verbe et le pistolet

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 15/06/2023

 Hamid Tahri

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«Il est de ces chênes qui ne tombent que foudroyés.»

El Watan 24 – 12 – 2009

Tahar est né le 5 du mois béni de Moharam 1335, correspondant au 7 février 1917, à Tamokra (Béjaïa). Il y a grandi et apprit intégralement Le Coran à l’âge de 12 ans.

Il a pu accéder par la suite à l’enseignement de la théologie, l’arabe, l’histoire, les mathématiques, prodigués par son maître Aït Djer, un proche de Ben Badis, ainsi que par les cheikhs Mohamed Ali Taïbi, El Khiari, Hannachi, Mesbah, Tounsi et El Ghezouani. Le parcours de Tahar Aït Aldjet est une très belle histoire d’élévation intellectuelle, spirituelle et patriotique.

Homme discret, presque effacé, c’est la télévision qui l’a fait découvrir à travers ses interventions avisées, lors des célébrations des fêtes religieuses, où il officie en sa qualité de membre de la commission des fatwas. Ses sourires d’enfant illuminent régulièrement son visage angélique avec sa barbe blanche, qui lui donne l’air d’un vieil ermite mystique.

Fidèle à ses convictions

Toujours égal à lui-même, fidèle à ses principes, cheikh Tahar, comme l’a souligné un de ses amis, «est de ces chênes qui ne tombent que foudroyés». Homme paisible, plongé dans ses méditations, Tahar manie aussi bien le verbe que le pistolet. Il a fait le coup de feu, pendant la Guerre de Libération, tout en s’érigeant en médiateur pour régler les différends, en s’appuyant sur sa large culture en théologie.

Chez lui, sur les hauteurs d’Alger, où il nous avait courtoisement reçus, Si Tahar nous avait conté son enfance à Tamokra, près d’Akbou, l’influence sur son parcours de son père, cheikh Mokrane, un imam qui dispensait son enseignement à la zaouïa Sidi Yahia et à celle d’Amalou.

Tahar avait assumé, bien volontiers, la transmission du savoir en commençant par psalmodier les versets du Coran, en faisant son nid petit à petit, aux côtés d’un penseur émérite et un des fondateurs de l’Association des oulémas, qui a eu le quitus du maître cheikh Abdelhamid Ben Badis en personne. «Ce cheikh, Saïd Aït Djer, nous a enseigné la réthorique, le fikh, l’arabe aux côtés des matières courantes.»

Sa besace de connaissances bien remplie, Tahar part à Mila où il complète ses études à la zaouïa Hamlaouia, dont le rayonnement avait dépassé les frontières locales grâce à l’apport d’érudits, comme Sidi Khaled, issu de l’université de Karaouiyine, Benchelika Ahmed ou encore Benmalek diplômés de la célèbre Zitouna, qui y avait délégué trois de ses professeurs, Mesbah, Mizouni et Gribaâ. Tahar y restera 3 ans. En 1937, il retourne à Tamokra, où il s’évertue, avec les sages du village, à relancer la zaouïa détruite par l’occupant français.

A 20 ans, Tahar est déjà sûr de son art et entre de plain-pied dans l’enseignement. Il y restera de 1937 jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Lors des élections qui s’ensuivirent, Tahar allait, sous la bannière du PPA, focaliser la colère et les revendications de la population, mais la suite des événements allait contrarier tout le monde.

Les déceptions de l’après-guerre

«Dès lors, il était clair qu’on ne pouvait arracher nos droits que par des voies moins pacifiques», assène-t-il. Le caïd Si Cherif Ouelhad, lui en tiendra rigueur et l’isolera. Tahar se retrouve à la zaouïa Sidi Saïd Imsisen de Sedouk, avec ses étudiants  qui n’ont pas hésité un instant à le suivre. Lorsqu’il retourne chez lui à Tamokra, la zaouïa qu’il avait laissée en ruines et délaissée était devenue prospère, l’une des plus réputées de la région, sinon du territoire, avec un effectif dépassant les 500 étudiants en régime d’internat.

Quelque temps après le déclenchement de la guerre, la zaouïa s’était transformée en PC des moudjahidine. Krim, Amirouche, Abane et Mohamedi Saïd  (Si Nacer), notamment, y ont fait plusieurs passages. «Lorsqu’en 1956, l’ennemi s’en est rendu compte, il n’a pas hésité à bombarder la zaouïa et ses alentours, même les fûts d’huile ne furent pas épargnés», s’était rappelé le vieux sage un sourire en coin.

«… Amirouche, commandant de la Zone 1 de la Wilaya III, compte tenu de ma fonction de cadi, m’a chargé d’appliquer le droit et de veiller à ce que la justice et l’équité règnent dans mes verdicts. Grâce à Allah, j’ai modestement contribué à régler tous les différends, liés généralement à la propriété et à l’héritage, qui ont souvent divisé les familles.

Le colonel Amirouche avait le mérite d’encourager l’envoi à l’étranger de jeunes Algériens pour acquérir le savoir. Il savait que tôt ou tard, l’Algérie allait accéder à l’indépendance et que pour se construire, elle avait besoin de ses forces vives éclairées», témoignait Tahar, qui a approché le chef militaire de la Wilaya III, dont il était l’un des conseillers en matière de droit musulman. «Ma fonction de cadi me permettait de trancher les conflits, que ce soit au maquis ou en matière de différends familiaux.

Je loue Dieu qui m’a guidé, car j’ai réussi à aplanir toutes les difficultés. Comme ce volet était important, le Congrès de la Soummam l’a pris en compte.» «Au printemps 1956 et lors de la grève des 8 jours, on a vécu un véritable dilemme. Sortir ou ne pas sortir. Le peuple était entre le marteau et l’enclume. S’il ne sortait pas, il pouvait s’attendre au pire.

Alors certains villageois  sont allés voir  le commandant Hmimi, Fadel de son nom, pour lui dire que la grève a surtout ses effets dans les villes et qu’ils devaient protéger leurs champs. Il n’a rien voulu entendre en appliquant strictement les ordres du FLN. J’ai fini par le persuader, en prenant la responsabilité de mon acte. J’ai appris par la suite que le colonel Amirouche, pour lequel j’ai une grande estime, me rejoignait dans cette démarche. A la fin de l’année 1957, une rencontre a eu lieu à Benthouab, près de Tamokra, qui a réuni Amirouche, Amokrane Abdelhafid et Hmimi. C’est à cette occasion qu’Amirouche m’ordonna d’aller à Tunis pour organiser les études des jeunes.»

Tunis,Tripoli, Alger

«L’Algérie va être indépendante et elle aura besoin de cadres. Tu compléteras la formation des étudiants algériens qui y résident.» Sitôt dit, sitôt fait. «Le lendemain, avec un groupe d’étudiants et le cheikh Arezki Chibani, on prend la direction de Tunis, qu’on gagnera à pied, au bout de 31 jours. Le périple n’a pas été simple. On a failli être les victimes du conflit, qui opposait les dirigeants de la Wilaya I. A Tunis, où Amirouche nous avait précédés, nous avions mis en place toute la logistique, ainsi que le départ des étudiants algériens vers la Syrie, l’Egypte, l’Irak. Parmi les jeunes étudiants de l’époque, Kamel Abderrahim, Hocine Benmaâlem, Mohamed Tahar Bouzeghoub, Boubekeur Zerouk, Gaher.»

Tahar sera désigné en Libye, où il restera du début des années 1960 jusqu’en 1963 aux côtés de Mohamed Salah Seddik, Hacène Yami et bien d’autres. «J’étais attaché culturel, je dépendais du ministère des Affaires étrangères. Mais en rentrant en Algérie en juillet 1963, la fonction que j’exerçais ne me disait plus rien et je retournais à ma vocation première, l’enseignement.

C’est ainsi que je fus nommé professeur d’enseignement secondaire au lycée Okba d’Alger, de 1964 à 1972, puis de 1973 à 1978 au lycée Amara Rachid, j’ai pu accéder à la retraite en 1979.» «Vous savez, je fais des invocations à Allah et il me comble toujours», avait-il concédé non sans préciser que Saïd Aït Djer, son mentor, qu’il cite toujours avec respect et déférence l’a beaucoup aidé au départ. «Le cheikh m’avait donné deux conseils : rester soi et  ne pas utiliser cette fonction pour faire fortune. Et là j’ouvre une parenthèse pour démentir les propos diffusés dans un journal, selon lesquels j’avais vendu mes oliviers pour aller terminer mes études en Tunisie.

Il n’en est rien. En fait, c’est mon père qui, vu le statut qui était le mien au village, et pour une question d’équité, avait vendu sa parcelle de terre pour qu’il n’y ait pas d’amalgame, qu’il ne fallait pas que je m’attarde sur les choses matérielles et temporelles, en recevant les gens. La retraite du cheikh sera interrompue par l’appel de son ancien élève à Tamokra, Mouloud Kacem, alors ministre des Affaires religieuses, qui, par un subtil jeu de mots, le fera venir dans son département pour faire des prêches dans les mosquées.» De moutakaâid, il devient moutaâkid et fera bénéficier les fidèles de son précieux savoir de longues années durant.

Pour Mohamed Salah Seddik, son ami de toujours, théologien et auteur de 150 livres traitant pour la plupart de religion,  «Tahar est un homme généreux d’une extrême modestie, c’est un moudjahid sincère, qui a mis sa vie au service du savoir et de la patrie. Il aide les gens, spontanément, sans calculs ni contrepartie. On a passé des moments inoubliables en Libye où on représentait le FLN».

Par-delà sa fonction au service de Dieu et de la propagation de l’islam, Si Tahar a contribué à la mobilisation de dizaines de jeunes de la zaouïa et de sa région, au profit de la Révolution. L’histoire retiendra qu’il est à l’origine de la formation de jeunes, qui sont devenus par la suite des cadres supérieurs de la nation. Amirouche ne s’est pas trompé en le considérant comme l’un des cheikhs émérites qu’il a eus à côtoyer.

Le cheikh Cherifi Belhadj, qui a côtoyé Tahar lors des halakate de cheikh Sahnoun, témoigne que Tahar a activé, sans discontinuer, à la Ligue islamique de prédiction où il s’est toujours imprégné du sens authentique du message porté par le Prophète (QSSSL). Evoquant sa passion, la transmission du savoir, Tahar déplorait l’état de l’école algérienne, qu’il connaissait parfaitement pour y avoir laissé une partie de sa vie. «Le niveau de l’enseignement a substantiellement baissé. J’ai vécu de longues étapes de l’école algérienne et je peux dire qu’elle est en deçà des attentes. La mixité a fait régresser le niveau, bien que je trouve que les filles réussissent mieux que les garçons. Le problème réside dans la formation des formateurs», nous avait-il déclaré.

Pour Tahar, l’islam politique est une hérésie, source de discorde. L’apparition de nouveaux prophètes, qui font des prêches et donnent même des fatwas, est à l’origine de la fitna, qui a ébranlé le pays lors de la décennie noire. Comme Allah est Un, l’islam est Un, fait-il remarquer. «Il y a plus de 30 années, cheikh Tahar était mon prof d’arabe au lycée Amara Rachid. Je ne savais pas que c’était un grand homme. A l’époque, on avait peur de nos profs. Enfin c’était beaucoup plus du respect que de la peur ! Lui, toute la classe l’aimait et il était bon. Il était indulgent envers les élèves. Avec un visage angélique, il était plein de tendresse», nous a relaté le Dr Touati Abdelhakim.

Tahar, qui devait fêter ses 106 ans en février prochain, est père de 4 filles et 3 garçons, dont l’aîné Mohamed Salah est décédé au début du mois de mai dernier à l’âge de 82 ans. Qu’Allah Le Tout Puissant les accueille en Son Vaste Paradis et les couvre de Sa sainte Miséricorde. «A Allah nous appartenons et à Lui nous retournons.» 

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