L’impuissance du politique et la crise de l’imaginaire

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Pour qu’une bonne politique puisse devenir effective, il faut qu’elle puisse être en congruence avec les propensions sociales. Commander à la société comme un chef d’armée ou un président de République partant en guerre et commandant à des individus, cela ne marche pas. Il s’agit de faire faire à la société et non d’ignorer ses propensions ou d’aller à contrecourant. L’État n’est pas un Dieu tout puissant, sorti de nulle part, à partir duquel tout commence et finit. Et cela surtout s’il est question pour une telle politique de transformer les dispositions de la société[1]. La connaissance de la société, la prise en compte de ses propensions, est donc nécessaire avant que l’on puisse espérer s’en faire obéir. Pour que changent ses dispositions, elle devra le pouvoir et y consentir.  Et de cela seule son expérience peut l’instruire.

Impuissance et déprise sur les milieux

La crise du coronavirus en donne illustration. La connaissance du virus et du corps humain, sans la connaissance du milieu social dans lequel il circule, interagissent d’autres agents, ne suffit pas à triompher du virus. Il faut prendre au sérieux la « mécréance » des individus quant à l’épidémie. Ce n’est pas à des individus qu’il faut s’adresser, c’est à des milieux. Être incapables de mobiliser les individus, de les convaincre ne traduit pas leur ignorance, mais celle de ceux qui échouent à s’adresser à leur milieu. Des spécialistes qui ne prennent en compte que le virus, sa façon de se transmettre et non les façons dont les citoyens peuvent se comporter à son égard, ne sont pas crédibles. Ils obéissent à une division du travail qui fait abstraction de trop de choses.

L’apparition de la crise sanitaire ne fait pas disparaitre les autres crises, elle les aggrave et celles-ci agissent en retour sur elle. Sur quel front se battre ? La santé par-dessus tout certes, mais par-dessus seulement. La vie tient aux corps et aux milieux qui les font vivre. On a délaissé les malades autres que ceux du Covid-19 alors qu’ils peuvent être les premières victimes. On veut mettre la camisole de force à une jeunesse, alors qu’elle pourrait être le fer de lance de la lutte, la population qui pourrait enfermer le virus. On n’a pas élaboré de stratégies, on a juste plaqué un dispositif sur la société. Résultat, la société est passée en dessous. 

Il ne faut pas non plus se tromper. Si l’État continue de commander alors qu’il ne se fait pas obéir, ne signifie pas son ignorance, mais son impuissance. Pas de prise sur le milieu. La société l’a compris, les malades ne vont plus à l’hôpital, à quoi cela servirait-il ? Elle s’adapte et l’État l’accompagne. L’État étant censé être là pour commander et non pas déclamer son impuissance, il fait ce qui est attendu de lui, mais pas exactement. Juste comme il peut. Et il ne peut pas parce que ses moyens ne sont pas à la hauteur de ce qui est attendu de lui, parce que les dispositions de la société sont en discordance avec le cours des choses : la société continue d’aspirer à un mode de vie dans lequel l’État rentier l’a entretenue, qui n’est plus tenable, elle n’a elle-même pas de prise sur son milieu et ne s’imagine pas comment il pourrait en être autrement. Ce qui pousse l’État à mentir, à prétendre à la toute-puissance, c’est l’attente d’une société impuissante qui vit entre le mensonge – elle n’est pas prête à admettre la vérité de son état, et l’ignorance – elle ne voit pas ce qu’elle pourrait faire d’autre. Elle n’imagine pas d’autre issue. Nous ne voulons pas ouvrir les yeux parce qu’il n’y a rien à voir sinon une réalité que l’on veut fuir. L’État nous distrait un peu avec ses mensonges, et des intérêts y trouvent leur avantage. Comment l’État pourrait-il faire face à la fois à ces intérêts qui le pressent et profitent de l’impuissance collective et à ce que nous considérons être nos intérêts ? De plus le discrédit du politique nous conforte dans nos dénis : tout serait de sa faute. Il ment, nous ne l’écoutons pas, mais nous continuons de nous mentir, de ne pas savoir que faire. Nous fuyons donc la réalité qui nous l’espérons se dissipera d’elle-même.

L’impuissance de l’État, de nous-mêmes, a pour cause une imagination hors sol, une déprise sur nos milieux : ce que nous voulons et ce que nous pouvons sont dissociés. Nous ne voulons pas poser clairement la question suivante : comment vivre autrement que nous ne l’avons fait jusqu’ici qui n’aggrave pas nos démesures ? Nous ne voulons pas prêter attention à ceux qui s’y préparent déjà, nous sommes pris dans des habitudes que l’économie de rente a confortées et dont nous ne savons pas pour quoi nous en défaire.

L’illusion de l’ « État civil »

Le monde est confronté avec les crises à venir à un mouvement contradictoire. Certaines sociétés réagiront en resserrant leurs liens, d’autres en les distendant et les rompant davantage. Des mouvements centripètes et centrifuges vont parcourir chaque société, lesquels l’emporteront ? Là est la question. Ces deux mouvements ne s’opposent pas toujours : une fragmentation peut être suivie  d’une recomposition pour donner une nouvelle configuration des forces. Ce n’est pas la fragmentation ou la partition qui importe, mais ce qui en résultera. C’est aux nouveaux rapports dans lesquels les nouvelles parties peuvent entrer qu’il faut prêter attention. Notre société réagira-t-elle aux crises en se dispersant, criant sauve qui peut, avec une fuite de capitaux et des harragas aux deux extrémités de la société, le reste s’adaptant aux circonstances, chacun selon ses moyens, ou réussira-t-elle à entrevoir de nouveaux rapports, de nouvelles compétitions et solidarités qui refassent sa cohésion ? Lesquelles ? Celles de deux classes antagonistes, de groupes guerriers ? L’ordre dans lequel nous nous sommes entretenus a vécu et la première alternative est moins probable que la seconde, alors ? On tourne la page et on recommence ou peut-on mieux faire ?    

Le Liban est un avertissement de ce qui peut nous arriver bientôt. Notre dépendance extérieure est trop grande. Les Libanais pourront-ils mieux vivre que dans le passé ? Réussiront-ils à préserver leur mode de vie, leur intégration ? La pensée dominante accuse leur mode confessionnel d’intégration, mais ne voit-elle pas que le mode d’intégration qu’elle leur propose est partout en crise dans le monde, en faillite dans les sociétés postcoloniales ? Que l’État postcolonial est pratiquement en crise partout ? On voudrait dissoudre l’appartenance confessionnelle en faveur de la seule appartenance nationale, libérer l’individu de ses attaches confessionnelles, mais le marché et l’État sont-ils en mesure d’intégrer les individus libanais ? On veut plus d’État au moment où l’État est précisément en faillite. On tire en sens inverse. La pente des propensions ne correspond plus à celle du cours réel, elle n’est pas seulement en déphasage, elle est divergente. Trouver le coupable, il est un peu tard, le mal est fait, cela ne nous montrera pas la sortie. Combat d’arrière-garde, distraction … L’imaginaire dont nous nous nourrissons est périmé.

On veut enlever à la société libanaise le pilier de la construction étatique le plus indépendant du marché. Pourquoi n’a-t-on pas appliqué les accords de Taëf qui prévoyait un État civil où les communautés ne seraient plus représentées que dans un Sénat à l’autorité limitée aux seules grandes questions nationales ? C’est qu’on ne veut pas d’un parlement qui livrerait le gouvernement à une majorité issue des élections. L’expérience africaine montre que cela reviendrait à faire revenir par la fenêtre ce que l’on a chassé par la porte. Ici l’ethnie majoritaire, là la communauté confessionnelle. Ce serait  créer un nouvel Irak. Comme pour mieux souder les communautés contre la communauté chiite pour venir à bout de sa résistance ? Ce n’est pas l’État qui peut affranchir l’individu de sa communauté, c’est le marché. C’est la capacité d’intégration directe et indirecte (redistribution) du marché. Le président Macron chargé de mission des États-Unis veut neutraliser le parti chiite à qui il intime d’être libanais en l’engageant dans une démarche qui puisse le déséquilibrer. Peine perdue, il ne convaincra que les convaincus, le parti chiite ne se déferra pas de ses connexions externes pour être livré à la merci d’Israël. On ne peut pas faire de politique au Liban hors de la géopolitique et maintenant sans la société, sauf à la contraindre par la violence comme en Égypte. Le Liban ne peut pas accorder les États-Unis, l’Arabie saoudite, Israël d’un côté, l’Iran, la Chine et la Russie de l’autre. Les deux camps se livrent une bataille globale, elle passe aussi par le Liban, le Liban penchera d’un côté ou de l’autre. Il n’a pas les moyens de rester entre eux imperturbable. Il n’a pas les moyens d’équilibrer ses rapports avec ces pays qui soutiennent une de ses parties. Et les rapports entre les parties ne sont pas économiques, elles dépendent séparément de l’extérieur. Plus tôt le Liban aura renforcé ses liens non confessionnels, mieux il s’en trouvera. Que ne parle-t-on pas des liens non confessionnels que les Libanais ont entre eux ? On n’a qu’un mot à la bouche, l’État ou la classe politique. Un État hors sol. Plutôt que de s’en prendre à leur mode d’intégration original, d’accepter une défaite idéologique d’arrière-garde, l’État westphalien et le marché ayant de plus en plus de mal à faire nation, on devrait se préoccuper des relations, des interdépendances concrètes entre les individus et les communautés sans quoi il continuera de se déchirer.  Il doit renforcer ses liens intra et intercommunautaires, et non les court-circuiter.     

Les Libanais aspirent à vivre comme tout le monde, quoi de plus naturel. Ils sont seulement mis devant l’impossibilité avant les autres. Ils ne voient pas qu’ils sont les mieux outillés pour la tâche, ils font encore confiance aux outils périmés qu’on leur propose et non à ceux dont ils disposent. Ils ont des solidarités que d’autres n’ont pas et c’est à elles que ses ennemis veulent s’en prendre. La crise économique gagne le monde par ses périphéries, parce qu’elles veulent faire avec ce qu’elles n’ont pas. La guerre civile se fait déjà sentir dans les métropoles, séparatisme en France et suprématisme blanc aux États-Unis. La fuite en avant se poursuit. Le monde accuse leur système politique confessionnel, lui et le système politique qui le domine ne seraient pas en cause, sa guerre économique n’y serait pour rien, ils ne feraient pas partie du problème, lui qui nous incite à consommer ses produits agricoles et industriels en échange de nos ressources naturelles. Maintenant qu’il nous faut réduire notre consommation, il nous accompagne pour réclamer plus d’État, mais nous offre moins d’emplois, moins d’argent. Il nous retire d’une main plus qu’il nous offre d’une autre. Il nous propose un filet social. Toutes les réformes passeront, mais lui agonisera lentement. En fait, le monde se dispute une certaine consommation, celle de nos riches. Il veut alléger l’État de ses charges sociales, pour disposer encore de nos marchés, peu importe s’ils se contractent et créent de nouvelles populations inutiles. Il veut sauver son partenaire westphalien pour continuer à faire des affaires avec nos solvables.

Nous devons consommer moins, mais le monde le souhaite-t-il ? Il le souhaite pour préserver la consommation des gens solvables. Les riches souhaitent-ils moins consommer ? Sont-ils prêts à investir dans les services collectifs et publics, à partager avec leurs concitoyens ? Les riches Libanais sont-ils différents des riches du monde ? Pas pour le moment, ils ne veulent pas perdre seuls et peut-être préfèreront-ils quitter le pays plutôt que de faire corps avec leur société. L’État civil qui est proposé aux Libanais me rappelle l’État socialiste. Ceux qui l’ont adopté sont ceux qui n’en avaient pas les moyens supposés[2]. Ils l’ont finalement bureaucratisé puis livré à une oligarchie. 

Au Liban les riches et les politiques ne font qu’un. Mais peut-il en être autrement ? L’argent est aussi un bulletin de vote[3]. On achète les voix, qui avec l’argent, qui avec des promesses. Quelle différence ? La confiance sociale. Qu’y peut la loi ? Un petit coup de pouce. Ce qui change d’une société à une autre, ce n’est pas l’existence ou l’inexistence de riches, c’est le rapport de ces riches avec le reste de la société, la manière dont ils font corps avec la société. Voilà le problème : le rapport des riches au monde et à leur communauté. Comment sont-ils produits par la différenciation sociale ? La différenciation préserve-t-elle un fonds d’égalité, une confiance collective, qui fait croire à tous que chacun a sa part ? Le « nous » a-t-il quelque consistance sérieuse ?

Cette question du rapport des riches a son importance au moment où le processus d’accumulation qui domine le monde se caractérise par une bipolarisation du marché du travail et une concentration croissante des richesses[4]. L’inégalité peut être justifiée par la compétition sur les marchés mondiaux qui exigent une certaine concentration du capital et certaines qualifications, et par le fait qu’une nation compétitive ne peut transformer les règles que si elle domine la compétition. Par contre les inégalités intérieures sont davantage définies par les dispositions sociales, par la manière dont les riches font corps avec la société, par la place qu’accordent les sociétés à la compétition et à la redistribution.

Dans ce rapport des riches, la place et la fonction de l’actionnaire dans la société sont en cause : s’est-il désolidarisé de la société, est-il le maitre du marché[5] ? Les Libanais veulent-ils vivre mieux en consommant davantage ou en prenant soin de leurs interdépendances et de leurs marchés ? Dans le premier cas, ils seront moins nombreux et livreront leur destin aux actionnaires égoïstes (la « loi » du marché de l’orthodoxie économique),  les citoyens  n’auront de pouvoir que par leur bulletin de vote, dans le second cas, ils se préoccuperont de soigner leurs interdépendances au travers de leurs marchés et ils feront de leur argent aussi un bulletin de vote. Pour rendre leurs marchés aux Libanais, le soustraire aux actionnaires égoïstes, il faut donc s’éloigner des recettes de l’orthodoxie économique. Il faut qu’ils se fient à leur vrai pouvoir. Celui que leur confère le bulletin de vote est plus ou moins fictif, celui que leur confèrent le respect des règles et leur avoir est réel. Le marché/l’économie doit redevenir une affaire sociale, une affaire de valorisation des interdépendances sociales. Les Libanais veulent-ils dépendre de l’extérieur ou d’eux-mêmes ? Le monde ne pourra plus les entretenir comme dans le passé, ils ne pourront plus lui appartenir comme avant. Ils ne tiendront pas la liberté de leur indépendance individuelle, de leur émancipation des liens d’interdépendance, mais de la puissance d’agir que leur donneront ces liens. C’est le passage d’une mentalité de salarié à celle de cogestionnaire qu’il faut envisager. Nous préférons la propriété privée à la copropriété, cela se comprend, mais elle ne pourra pas nous entretenir longtemps. C’est l’ère des tribus qui revient, l’ère des tribus modernes. Et en quoi une communauté confessionnelle diffère-t-elle d’une tribu ?   

L’État civil n’est en réalité que l’enfant de l’État militaire. À l’époque de la féodalité, il a accouché d’une société civile qui a pris le relai. À l’époque du capitalisme, il a échoué. Mais l’Occident n’a pas d’autre recette à nous proposer. Comment pourrait-il imaginer ? Nous ne sommes pas sur les mêmes pentes … Et nous ne pensons pas encore par nous-mêmes.

Impuissance et corruption.

On a beau jeu d’imputer l’impuissance du politique à la classe politique corrompue. Au Liban, le raisonnement s’enchaine de la manière suivante : l’impuissance est confondue avec la corruption, la corruption est imputée au système confessionnel que les nations européennes ont refusé ou auquel elles ont mis fin. Que ne voit-on pas le biais qui consiste à tout voir à partir de sa propre histoire ? On ne voit pas que le système confessionnel n’est qu’un mode de distribution des rentes, un appareil de capture du reste plus juste que bien d’autres. Les clans ne sont pas propres au système confessionnel. Ailleurs on accusera le système tribal auquel la société de classes a mis fin. Ce mode de distribution des rentes s’opérant de haut en bas, les premiers arrivés (à la source, à la tête de l’État) sont les premiers servis. La rente n’a pas une portée infinie, plus sa distribution se ramifie plus elle se raréfie, la distribution des fonctions y aidant ; plus elle se raréfie, plus les derniers arrivés s’en retournent bredouilles et se multiplient. Et quand la crise et la guerre économiques arrivent, la redistribution de la rente voit sa portée, sa capacité d’intégration s’affaiblir. Le problème du Liban n’est donc pas son système confessionnel, ce sont les forces d’intégration du marché et de la redistribution. Les revenus qu’ils distribuent ne peuvent plus assurer l’intégration de l’ensemble des individus. Les marchés ne peuvent plus supporter la redistribution passée. Le système confessionnel  n’est qu’une force d’intégration politique qui a pris en charge le système de redistribution. Il n’a pas été mobilisé par la production. La déconfessionnalisation de l’État n’accroitra donc pas ses ressources. Les ministères cesseront certes d’être des miniparlements, ils supprimeront des emplois pour en créer de moins factices ? On associe alors État civil et économie productive. Mais pourquoi État civil d’abord et économie productive ensuite ? Pour que ce qui peut mobiliser (les communautés) ne le puisse pas ? Car pour établir une redistribution plus juste il faudrait un jeu à somme non nulle, encore moins à somme négative,  pour permettre aux compétences de s’investir, de s’améliorer. Autrement elles ne pourront que se soustraire, s’éteindre ou s’expatrier. Seules de nouvelles dispositions de la société – moins de consommation, plus d’efforts et d’épargne, plus de solidarité, de joie de vivre, permettraient de développer ces compétences et se les attacher. Le Liban qui fait face à une hémorragie de ses capitaux et une émigration importante doit faire preuve d’une imagination qui ne plane plus au-dessus des interdépendances locales et régionales, s’il ne veut pas être laminé. La justice, l’investissement social et économique à long terme ont besoin de réduire et de tenir l’asymétrie des interdépendances.

Le développement de l’urbanisation, l’économie de rente et le salariat ont déterritorialisé et détérioré les relations d’interdépendances. Le « développement » a donné naissance à une classe moyenne urbaine qui a gravité autour de l’État tout en gardant une assise confessionnelle. Avec la montée des besoins, la crise économique, la distribution de l’emploi ne pouvant plus être efficacement effectué par le système confessionnel, celui-ci se retrouve en première ligne dans la confrontation avec la population « libre ». Elle désire un autre rapport à l’État. La classe moyenne se retrouve libre du système confessionnel, mais quels marchés, quelle redistribution l’intègreront ? L’État déconfessionnalisé pourra-t-il employer plus de personnel que l’État confessionnel, mieux gérer le recrutement ? Que dispose-t-on d’autre que la dette ? Il ne pourra que court-circuiter des structures opérationnelles, affaiblies certes, mais persistantes. L’on peut penser en effet que le désordre est inéluctable avec l’accroissement de la population « libre ». La bonne question qu’il faut se poser alors est de savoir comment elle va pouvoir faire corps et sur quelles trajectoires ? Ceux qui optent pour l’État déconfessionnalisé optent en vérité pour l’utopique émergence d’une classe bourgeoise émancipée de ses appartenances confessionnelles. Une classe en mesure d’entrainer la société dans son ordre. Mais même alors, pour tenir la classe dominée, soit la majorité de la société, il faudra encore compter sur le système confessionnel pour assurer le minimum de solidarité et de redistribution … Cette classe ne pourra pas tenir debout, trop de désordre autour d’elle et pas suffisamment de moyens de commander.

En vérité l’appartenance religieuse ne s’oppose pas à l’appartenance nationale. Macron intimant au parti chiite d’ »être libanais avant tout[6]« , se paie de mots : en matière de défense du Liban, on ne voit pas qui en fait mieux les preuves. Ce qui fait en réalité défaut au Liban, c’est une classe dirigeante qui soit à la hauteur du monde, qui puisse assurer une bonne insertion de la société libanaise dans le monde, et non pas détachée de ses solidarités primaires. Une classe dans le sens d’un corps qui puisse accorder les intérêts du monde et ceux de la société libanaise. Ce corps n’a pas besoin de se défaire de ses appartenances confessionnelles, il aura à faire avec un monde bien plus divers que lui-même. Il aura une connaissance du monde que beaucoup lui envieront. Une société vectrice de dynamismes locaux et internationaux. Une société qui, plutôt que de vivre en parasite sur des rapports d’asymétrie avec ses partenaires principaux, pourrait les rééquilibrer. La diversité de ses rapports au monde, son pluralisme au lieu d’être des facteurs de division deviendrait une source de richesses. C’est parce que les parties libanaises sont dominées par des partenaires qui se disputent que la société se divise. Et pour l’heure elle ne peut préserver ses solidarités qu’avec le système confessionnel. Il faut admettre que rééquilibrer ses rapports avec le monde n’est pas une tâche aisée, mais il y a là comme un destin pour le Liban. Le monde soumettra ses luttes aux siennes ou le Liban réussira à entretenir des liens extérieurs à son profit et au profit de ses partenaires. En attendant la genèse d’une telle direction sociale, le Liban doit résister face aux divisions des intérêts extérieurs qui le tiraillent. Et l’État civil, dans les conditions actuelles, ne réussira même pas à l’aligner sur l’un des camps mondiaux, il fera subir seulement une défaite à l’un d’entre eux.      

Impuissance et crise de l’imagination.

On accuse le système confessionnel d’être clientéliste. Mais quel système électoral n’est-il pas clientéliste ? On oublie les lobbys et on rappelle l’État de droit pour contrebalancer. Mais on oublie alors la différence entre un état de droit éprouvé et un autre qu’on s’efforce toujours de réaliser. L’État confessionnel peut s’effacer devant l’État laïc, lorsque la force d’intégration du marché sera suffisante, mais l’état confessionnel pourrait apporter au marché ce qu’il ne possède pas : le capital social. L’individu, s’il le souhaite, ce que je ne crois pas, pourra alors s’émanciper de l’attache confessionnelle. Lorsque dans leurs transactions les Libanais auront besoin de faire moins de distinction entre leurs communautés religieuses, lorsque leurs transactions bénéficieront de nouvelles solidarités. Il faudrait que la guerre économique (la compétition économique internationale) prenne la place de la guerre des religions. Entre Israël, l’Arabie Saoudite, l’Iran où lien économique et lien religieux se mêlent, et avec une élite libanaise incapable de prendre de la hauteur par rapport à ces pays, on voit mal comment cela se pourrait. Dans les temps présents, c’est donc à l’inverse, à la guerre idéologique, à la guerre des religions, que l’on tend. Le monde pèse donc beaucoup trop sur les communautés libanaises. Trop lourd pour elles, elles l’affrontent séparément. Maintenant que l’Occident recourt à la guerre idéologique, cette guerre  moderne des religions, qui se transforme en guerre civile dans les régions les plus fragiles, pour soutenir une guerre économique qui ne suffit plus, le Liban ne pourra déployer qu’une stratégie défensive vis-à-vis des réformes et de la guerre civile que le monde peut lui imposer. La société libanaise devra accepter les réformes du FMI pour sauver son État, elle devra faire corps autrement si elle veut éviter la guerre civile.   

L’impuissance du politique à surmonter la crise n’est pas une réalité libanaise. C’est tout le cours du monde actuel qui met en crise l’imaginaire dominant, qui suscite guerres économiques et autres militaires par populations civiles interposées. La crise de l’imagination est sociale et internationale. L’imaginaire dominant ne sait pas, ne veut pas, faire face aux catastrophes qui arrivent. Quand on impute la crise au système confessionnel, c’est en référence à la forme de représentation politique qui a cours dans les démocraties occidentales. Encore oublie-t-on le système politique américain qui ne fait pas d’une personne une voix. La valeur d’un système n’est pas intrinsèque, elle tient dans ce qu’il peut faire faire. La défiance à l’égard du politique et du scientifique résulte de leur impuissance, de leur inconséquence. C’est la soumission du politique et du scientifique aux puissances de l’argent qui est à l’origine de la crise de l’imagination sociale. L’imaginaire social est livré aux puissances de l’argent. Le citoyen est réduit à l’état de pur consommateur. Pur consommateur formaté par ces puissances de l’argent qui n’aspire qu’à vendre toujours plus de consommation et tant pis pour la planète et l’humanité.  Nous avons besoin de sciences moins inféodées.

Face à la crise, tant que l’imagination sociale ne se sera pas soustraite aux incitations des puissances déterritorialisées de l’argent, le politique n’aura que la répression (économique douce ou politique violente) comme réponse. Coincé entre l’impuissance et le désordre social, il n’aura pas d’autre choix, en même temps que prendra corps une classe dirigeante autoritaire.

La société libanaise (comme les sociétés postcoloniales) souffre d’un imaginaire déconnecté de ses puissances. On peut dire qu’elle a importé son imaginaire, comme elle a importé sa consommation matérielle. Sa propension à importer sa nourriture matérielle et immatérielle grâce à l’économie de rente a détruit sa propension à s’investir elle-même dans la production. Ici, au départ, pas de classe qui vive de la production d’une autre classe. La société finit par vivre de la production que valorisent d’autres. Elle a besoin d’atterrir et sous pieds elle doit trouver une production qu’elle n’a pas entretenue. On y parle de l’établissement d’un nouveau pacte social et politique. Mais on peut se demander aujourd’hui quel pacte social les Libanais peuvent établir entre eux, quel pacte politique, par quels acteurs. Du contenu de ce nouveau pacte social, il n’est pratiquement pas question. On ne sait ni par qui il sera élaboré (une classe politique décriée ?), ni les termes dans lesquels il  le sera. En réalité les Libanais ont en tête ce que devrait être leur pays, un pays comme les autres qui pourtant ne vit pas ce qu’ils vivent, n’est pas comme le leur. Une image qui est le produit d’un imaginaire hors sol. On ne se pose même pas la question de savoir ce qu’après ce pacte quelle majorité les élections vont donner et ce qu’elle va en faire. On croit que ce que l’on voit dans la rue se retrouvera dans les urnes, bien que … On ne sait pas vraiment ce que la société va en décider. On aura remis en cause l’État confessionnel en droit, mais dans les faits, l’état confessionnel restera actif faute de mieux et peut être en pire. On ne s’interroge pas non plus sur les raisons qui ont fait que les accords de Taëf n’aient pas été appliqués. On se contente d’incriminer la classe politique.

Cet écart entre imaginaire et réalité va se retrouver entre la loi qui va exprimer les désirs d’une majorité et son application qui devra se confronter à la réalité. Il fut un temps où l’on soutenait que le Droit devait être en avance sur la société, on se rend compte que cela n’est pas toujours vrai. Il faut que la société soit disposée à suivre la loi, qu’elle ne contredise pas les propensions de la société. Il faut que la loi anticipe l’avenir d’une société. Autrement dit que la réalité ait besoin de la loi pour s’ordonner et progresser. Pour le moment, il faut constater que la société ne fait qu’encaisser le choc d’une nécessaire remise en cause. Elle n’a pas encore de réponse propre à proposer. Elle prend la première réponse disponible : la remise en cause du système confessionnel, après elle verra. Et si le résultat pouvait être pire que l’état présent, pourra-t-elle « reprendre ses billes » ?

Pour le moment, la foule (classe moyenne en péril) retient la réponse de l’État déconfessionnalisé, mais refuse les réformes du FMI qui sont une condition du soutien de la communauté internationale. Elle veut plus d’État … la communauté internationale en demande moins. C’est à cette opposition qu’elle va être confrontée rapidement : comment songe-t-elle la gérer ? Il ne peut pas s’agir du même État. Pour qu’il y ait mieux d’État (qualitatif où l’argent n’est pas roi), il faudra plus de solidarité, plus d’interdépendances sociales réciproques. Quelles solidarités ? Pour que l’attitude des gens se porte sur le long terme et non plus sur le court terme, il faudra pouvoir vivre et se faire mutuellement davantage confiance. L’attitude des riches est déjà perceptible dans le comportement des banques qui refusent d’assumer leurs pertes. Que dire de celle de la classe moyenne laminée ? On ne parle que de classe politique et de programme du gouvernement et on oublie les problèmes de solidarité et de compétition sociales. En fait le camp occidental de la communauté internationale critique les classes politiques des États défaillants, pour sauver l’État, son partenaire et son argent, non pas la société. Dans le cas particulier du Liban, il n’est pas sûr qu’il veuille sauver l’État, mais plus certainement remporter une guerre en réanimant une guerre civile. Pour le moment, la réponse de la société libanaise s’exprime par deux refus : le refus du statuquo et de la guerre civile.    

On ne peut pas demander plus d’État central au moment où celui est en faillite, les individus ne peuvent pas moins dépendre les uns des autres, ils ne peuvent pas compter sur l’argent des autres pour régler leurs rapports. Le destin du Liban risque d’être pire que celui de la Grèce si le mouvement social n’accouche pas d’un nouvel imaginaire en prise avec ses puissances d’agir. La Grèce a bénéficié du soutien de l’Union européenne, il s’agissait de sauver l’État grec, la société en a supporté les coûts. Alors qu’on ne peut pas dire du camp occidental de la communauté internationale qu’il a la volonté de sauver l’État libanais. Les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite avec la France ont plutôt le souci de défaire l’Iran et le parti chiite, d’affermir la position d’Israël dans la région. Il a besoin d’autres émirats. On peut se demander de ce point de vue si la classe politique n’a pas plus intérêt à sauver l’Etat que le camp occidental de la communauté internationale, si l’État confessionnel et sa classe politique ne sont pas ceux qui peuvent sauver l’État. Qu’elle préfère pour cela le statuquo à pire. Mais non pas la société, ce pour quoi elle ne veut pas accepter ni statuquo ni guerre civile. Ah,  ce ni … ni …, on le retrouve partout ! On peut donc soutenir que la classe politique actuelle ne peut pas sauver la société et que le camp occidental de la communauté internationale n’a pas le souci de sauver l’État libanais. Mais prise entre les deux, la société se soumettra-t-elle au programme de l’une d’entre elles, ou sera-t-elle en mesure de fabriquer un nouvel imaginaire, une nouvelle société politique qui le porte et un nouvel État de droit qui l’objective ? Le Liban est un symbole du monde à venir, pluraliste ou suicidaire. La pensée chiite et libanaise est comme mise au défi. 


[1] Pour les économistes il s’agit de transformer une propension à consommer et importer en une propension à épargner et investir.

[2] Karl Marx destinait le socialisme aux sociétés industrielles.

[3] La décision de la Cour Suprême américaine à propos du financement des campagnes électorales est un bon exemple.

[4]« Pour rester compétitives face aux nouveaux géants, de nombreuses entreprises en Europe, mais aussi en Inde, au Brésil, ou en Afrique, continuent de verser coûte que coûte des dividendes à leurs actionnaires, malgré des résultats en berne, plutôt que d’investir dans l’emploi, les revalorisations de salaires et l’investissement dans la transition écologique ».Nouveau rapport d’OXFAM – « Covid19 : les profits de la crise » https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2020/09/Resume_Rapport_Oxfam_Profits_de_la_crise_100920.pdf

[5] Cette place et cette fonction renvoient à la place et à la fonction du capital financier dans la société. Une société qui cultive son capital social et son capital humain sera plus solidaire qu’une société qui veut tout transformer en capital argent, où les individus veulent être indépendants les uns des autres, placer leur confiance dans des machines qu’ils croient neutres plutôt qu’en eux-mêmes.

[6] Liban: le pas de deux d’Emmanuel Macron avec le Hezbollah https://middleeasttransparent.com/fr/liban-le-pas-de-deux-demmanuel-macron-avec-le-hezbollah/


DERGUINI Arezki

Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif
ancien député du Front des Forces Socialistes (2012-2017), Béjaia.

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  1. si vous le permettez : le problème des intellectuelles algériens manquent d’expérience et de connaissance d’autre Nations leusr mentalités etc…ayant moi même fréquenté pas mal d’année les libanais dans mon séjour en dehors de l’algérie, je peux vous confirmer mon cher ami que la société libanaise se diffère; il y a les arabes chrétiens, les arabes chites les arabes sunnites et plusieurs autres confession et origines armeniens perses etc…les arabes chrétiens ont une mentalités un peus arragante comparé aux autres arabes, ils fréquents beaucoup plus les francais que les arabes se prennent parfois pour des blancs, les chites sont les plus sympas et les plus simple, les sunnites sont parfois des escros aiment l’argent, on trouvent ce phénomène aussi chez les hommes chrétiens, faites attention alors de les rapprocher si ne vous les connaissiez pas!

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